On a vu « Tutti Frutti », le moyen-métrage inédit de Céline Sciamma commandé par le Centre Pompidou

Journal intime autant qu’essai sur les mutations contemporaines de l’image, ce film présenté dans le cadre de la rétro dédiée à Céline Sciamma est un geste aussi modeste qu’aiguisé.


Tutti frutti de Celine Sciamma c Lilies Films
Tutti frutti, de Céline Sciamma (c) Lilies Films

Un jour de 2021, Céline Sciamma s’est retirée du cinéma. Derrière elle, la trace indélébile d’une filmographie traversée par le désir – de faire collectif, d’expérimenter les contours du corps et du désir. Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2011), Bande de filles (2014), Portrait de la jeune fille en feu (2019) et puis Petite Maman (2021), son dernier film réalisé dans le cadre d’une production classique. Quand on lui propose de répondre à la question Où en êtes-vous Céline Sciamma ? (pour une collection du Centre Pompidou), la réponse ne peut être qu’« une action poétique », et c’est le titre de la rétrospective que le musée, abrité au mk2 Bibliothèque, lui consacre.

S’émanciper avec le cinéma de Céline Sciamma

D’action poétique, il est d’abord question dans Tutti Frutti sous la forme d’une démolition. Démolition du mode de fabrication – ce moyen métrage de 43 minutes a été tourné en solitaire, comme en ermitage -, démolition de l’humanité – dans son dernier fragment fictionnel, il invente une fin du monde proche, cernée de drones.

La radicalité du geste, son jusqu’au-boutisme expérimental donne le sentiment que Céline Sciamma se parle à elle-même plus qu’à nous, spectateurs, comme une diariste qui se serait perdue dans les limbes de ses souvenirs. L’imaginaire du déluge est partout, à travers un voyage à Venise, ville destinée à être engloutie, à travers la grêle qui frappe aux fenêtres.

Il y a, pour lutter contre cette fuite en avant, plusieurs stratagèmes. Les amis, les amours, la lutte politique, les figures émancipatrices, l’écriture, l’engagement. Autant de thèmes qui innervent le cinéma de fiction de Sciamma, recyclés ici à la première personne, sous une forme fragmentaire. Adèle Haenel est là, telle qu’en elle-même, la veille de son procès contre Christophe Ruggia, en avril 2026. Il y a la poétesse Renée Vivien, et d’autres figures sororales, qui passent comme des fantômes, laissant des traces – une photo, un lieu vide – à l’image.

Tutti Frutti est un regard jeté en arrière mais il n’est jamais aussi beau et percutant que lorsqu’il regarde l’époque. Céline Sciamma commente avec un flair inouï les biais esthétiques de 2026 : trends tiktok bizarroïdes où des héros créés par IA se lovent dans des lits au-dessus du vide, vidéos amatrices d’ASMR où « les images servent de décor pour le son ». Le contemporain percute sa cinéphilie. Preuve ultime : pour cette rétrospective, Céline Sciamma a proposé deux nouvelles versions de Tomboy et Bande de filles, amputées respectivement de 2 et 25 minutes. Une façon de prendre « en compte l’impact social des films » et « les retours d’expérience des spectateurs » a expliqué la réalisatrice. La soustraction plutôt que l’ajout, comme une respiration nécessaire. C’est ce qui caractérise toute l’œuvre de Sciamma, Tutti Frutti compris.