
CHOISIR SON CAMP
Est-on plus fort en composant ensemble ou en s’armant seul ? Céline Sciamma a souvent mis en scène ce dilemme. Chez elle, les terrains de sport sont des espaces symboliques où se manifestent les rapports de force genrés et sociaux. Dans le prologue de Bande de filles (sorti en 2014, montré dans une version inédite et rebaptisé Girlhood pour la rétrospective), la réalisatrice subvertit les codes du foot, sport réputé viril, en filmant le match d’une équipe féminine de football américain. Il s’y joue la force du groupe, sa violence autant que sa solidarité. Cette tension résume la quête de liberté de Marieme (Karidja Touré), son désir insoluble de faire corps avec une communauté, tout en traçant sa propre route. La tension entre esprit d’équipe et quête de soi traverse aussi son premier film, Naissance des pieuvres (2007). Les scènes de natation synchronisée y sont saisies comme des épiphanies collectives auxquelles Marie (Pauline Acquart), grande timide, voudrait participer pour être intronisée dans ce monde miroitant.
CHANGER DE PEAU
« Chaque film est une machine à changer d’identité », disait Céline Sciamma à l’occasion de la sortie de Tomboy (2011, présenté dans une version inédite dans la rétrospective). Laure (Zoé Héran), fillette à l’apparence androgyne, y fait croire à tous ceux qu’elle rencontre qu’elle s’appelle Michaël. Dans ce récit d’apprentissage qui célèbre la fluidité des identités, la réalisatrice oppose à la société protocolaire la subjectivité d’une enfant qui cherche à s’affirmer au monde. Devenir quelqu’un d’autre : c’est le désir qui anime aussi le personnage de Floriane (Adèle Haenel) dans Naissance des pieuvres, endossant une réputation de fille facile pour se protéger. Ou encore Marieme dans Bande de filles, qui se réinvente constamment. L’adolescente change de nom et de silhouette, troque des sweats amples qui cachent ses formes, avant d’assumer une perruque blonde, étendard d’une nouvelle féminité. Chez Céline Sciamma, le costume est un super-pouvoir, il permet d’esquiver les assignations.

REGARDS DE BRAISE
Qu’il soit symptôme du désir ou vecteur de libération pour les personnages, le regard est partout chez Céline Sciamma. Ce sont les coups d’œil furtifs que les héroïnes s’échangent – ou n’osent pas s’échanger – entre elles dans Naissance des pieuvres. Ici, un jeu sur le flou et la mise au point éloigne Floriane et Marie, avant que leurs œillades réciproques abolissent la distance qui les sépare. Le regard est aussi celui que les personnages posent, inquiet ou impatient, sur leur avenir. Dans Bande de filles, Céline Sciamma filme Marieme en train d’observer la ville muette derrière des vitres, pour figurer son désir d’ailleurs, d’ascension sociale. Dans Portrait de la jeune fille en feu (2019), le regard prend une tournure ouvertement politique. En refusant de se faire peindre par Marianne, Héloïse rejette l’objectivation de son corps. Plutôt qu’un rapport de muse à l’artiste aliénant, Céline Sciamma filme leur apprivoisement réciproque, leur dialogue intellectuel. Le regard ne nuit plus, il émancipe.

REVELATIONS
Dans Portrait de la jeune fille en feu, Noémie Merlant interprète une peintre capable de saisir, par des coups de pinceau, la vérité invisible de celle qu’elle dessine (jouée par Adèle Haenel). Ce processus renvoie au regard de Sciamma elle-même, qui scrute ses actrices pour déceler leurs secrets et accompagner leur épanouissement. Dans Tomboy, le minois de la jeune Zoé Héran semble chaque fois redécouvert sous un nouvel angle – devant un miroir, en long plan frontal mutique dans la forêt – pour capter sa métamorphose intérieure, sa mue pour une nouvelle peau. Si les actrices font l’effet d’apparitions étourdissantes chez Sciamma, c’est aussi parce que la réalisatrice aime travailler avec des non-professionnels ou de nouveaux visages (Noémie Merlant, Zoé Héran) pour saisir la naissance d’actrices.
