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Judith Chemla : « La poésie italienne, baroque, l’esprit de troupe, c’est tout ce que j’aime »

  • Laura Pertuy
  • 2022-12-14

C’est un chant libre et joyeux que Judith Chemla entonne au gré d’une filmographie ponctuée par les grands noms du cinéma indépendant français (Mikhaël Hers, Mia Hansen-Løve, Stéphane Batut, Michel Leclerc…). Comédienne mais aussi soprano, elle irradie dans « La Grande magie » de Noémie Lvovsky (en salle le 8 février), dans lequel elle déploie son émouvante fantaisie. Aux Arcs Film Festival, où était présenté le film, elle a répondu à notre questionnaire cinéphile.

3 personnages de fiction qui vous ressemblent ?

Mabel Longhetti dans Une femme sous influence de John Cassavetes [sorti en 1974, ndlr]. Il y a des choses qui sont à la frontière de ce que permet parfois la folie dans ce film. La liberté qu’a cette femme la renvoie malheureusement à son enfermement et à sa souffrance mais, malgré cela, sa fantaisie et sa joie de vivre, cette enfance qu’elle cultive et qui déborde – souvent de façon borderline –, m’inspirent beaucoup. C’est fantastique de voir une actrice, en l’occurrence Gena Rowlands, être aussi libre et inventive, dans un endroit de création où elle débranche quelque chose de l’asservissement du quotidien pour le brancher ailleurs… c’est comme une jouissance de vivre, ce décrochement d’une vie formelle, utilitaire.

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Amélie dans La Grande magie, une adaptation de la pièce d’Eduardo De Filippo mise en scène par Dan Jemmett à la Comédie-Française. J’avais joué ce rôle – que tient merveilleusement Rebecca Marder dans le film de Noémie Lvovsky – et c’est l’une des choses les plus belles que j’ai faite à la Comédie-Française. Se dégagent cette délicatesse, cette immense poésie, cette fragilité du destin qui peut lâcher d’un moment à l’autre. C’était une petite partition mais elle m’avait donné la plus grande exaltation dans le partage avec le public ; c’est vraiment tout ce que j’aime, la poésie italienne, baroque, l’esprit de troupe.

L’amitié qui lie Thelma et Louise [dans le film du même nom de Ridley Scott, sorti en 1991, ndlr] est également un personnage qui me conviendrait bien. L’irrévérence des deux héroïnes, cette liberté qui doit à un moment transgresser les lois patriarcales et nécrosées pour s’affranchir de leur joug, c’est quelque chose pour lequel j’espère ne pas avoir à mourir ; j’ai plutôt envie de vivre.

3 films dont les airs vous ont transportée ?

Amadeus de Miloš Forman [sorti en 1984, ndlr], un film que j’ai vu très petite et qui me fascinait dans tout le rapport à la musique qu’il déploie, avec ce que la musique fait bondir de dimensions d’existence. On entend Mozart composer, on l’écoute entendre la musique qui lui arrive… Cette musique merveilleuse, comme reçue droit du ciel, ces hymnes à la vie et puis cette tragédie, surgie des entrailles terribles du monde, qui transperce son destin, et qu’il sait transposer en musique... C’est fondateur pour moi.

Le Temps des Gitans d’Emir Kusturica [sorti en 1989, ndlr], que j’ai découvert très jeune et que j’ai regardé en boucle. Il convoque tout un univers de beauté, même dans la pauvreté extrême, d'invention et de célébration de la vie, de foisonnement… C'est très marquant. La beauté primaire de la musique d’Europe de l’Est amène des émotions tellement fortes, déchirantes.

Et puis Hellzapoppin de H. C. Potter [sorti en 1941, ndlr], une comédie musicale géniale avec des danses endiablées, des chorégraphies folles, que j’ai vue enfant.

3 films dans lesquels vous aimeriez vivre ?

Tree of Life de Terrence Malick [sorti en 2011, ndlr] pour son rapport sensoriel au monde ; il traduit les sentiments que l’on éprouve face à la nature, notre symbiose avec l’univers. On existe autrement face à la montagne par exemple, face aux paysages nus où l’humain n’a rien construit. C’est un cinéaste qui nous transmet un respect du monde, un amour de la vie qui est très important.

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J’adore Et vogue le navire de Fellini [sorti en 1983, ndlr], qui conte certes l’histoire d’un navire qui va sombrer mais où tout est mis en fête, où toute la fantaisie du cinéaste s’exprime. C’est d’ailleurs un film proche du music-hall. Et puis il y a une grande partie de mon cœur et de mon âme dans La Grande magie de Noémie Lvovsky. C’était très juste dans ma vie à ce moment-là de jouer Marta, de traverser ce qu’elle traverse. Les films sont parfois comme des oracles, et avec Noémie, c’est souvent le cas : son écriture précède les événements. C’est presque magique parfois, la façon dont la fiction, ce que l’on invente, crée des ponts avec le réel.

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3 réalisatrices qui vous accompagnent ?

Noémie Lvovsky ! Je me sens très proche d’elle, de sa façon de réfléchir, de ce qu’elle propose, des ponts qu’elle fait entre l’imaginaire et le réel. Son univers me parle totalement. Alice Rohrwacher, dont le cinéma est une véritable grâce. Jane Campion qui raconte si profondément à travers ses héroïnes l’immense défi d’inventer son destin de femme.

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Le film que vous aimez regarder à 3h du matin, une nuit d’insomnie ?

Marcelino, pan y vino de Ladislao Vajda [sorti en 1955, ndlr], un film magnifique où un miracle fait irruption dans la vie du tout jeune héros qui a 6 ans et qui a été abandonné bébé.

Portrait : Judith Chemla au déjeuner des nommés des César en 2017 (c) Georges Biard, CC BY-SA 3.0

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