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Julie Billy, productrice : « Notre travail, c’est de rendre les invisibles visibles »

  • Léa André-Sarreau
  • 2021-05-25

La productrice et co-présidente du collectif 50/50 nous parle des moments-clé de son parcours.

JULIE BILLY, productrice : "En arrivant dans la "famille" du cinéma, je me suis rendu compte que cette diversité manquait cruellement, qu’il fallait la valoriser à tout prix."

Productrice (Gagarine de Fanny Liatard et Jeremy Trouilh, A ciambra de Jonas Carpignano,The Lobster de Yórgos Lánthimos…) et co-présidente du collectif 50/50, un observatoire de l’égalité créé en 2018 pour promouvoir la parité et la diversité dans l’industrie cinématographique, Julie Billy défend à travers ses choix artistiques une vision du cinéma audacieuse et humaniste. Après dix ans passés chez Haut et Court, elle monte aujourd’hui sa propre boite de production. L’occasion de discuter avec elle des valeurs qui animent son travail : la diversité des représentations, la transmission, l’écologie ou encore l’intersectionnalité.

D’où vient votre vocation pour la production ?

J’ai été biberonnée aux soirées cinéma du dimanche sur TF1, à la série Les Contes de la Crypte sur M6 [une anthologie d’histoires horrifiques, ndlr] et aux Mardis cinéma de la 2 [rendez-vous cinéphile présenté par Pierre Tchernia dans les années 1980, ndlr]... À 7 ans, ma cousine m’a emmenée voir Little Buddha de Bernardo Bertolucci [sorti en 1993, ndrl.] en version originale au cinéma Méliès de Montreuil. En 6ème, on allait voir Mars Attack [de Tim Burton, 1996, ndlr], puis on enchaînait sur Portrait de femme [de Jane Campion, 1996, ndlr]. Je ne voyageais pas, donc le cinéma a été ma première échappatoire. Le ticket était moins cher qu’un paquet de clopes et la programmation, diverse, permettait de découvrir des films incroyables.

C’est cette accessibilité du cinéma qui m’a donné envie d’intégrer ce milieu.  J’ai commencé très jeune. Comme je ne connaissais rien ni personne dans le cinéma, j’ai fait des stages en festival dès mes 18 ans, qui m’ont conduite jusqu’au Marché du film de Cannes à 20 ans. C’était très formateur, mais j’ai vite réalisé que j’avais envie de travailler à la source des projets. Suivre leur genèse, accompagner les réalisatrices et réalisateurs sur un temps long, de l’instant où germe l’idée au moment où le film est montré. Cette envie d’être là à toutes les étapes, d’être un « soutien » de création, est arrivé assez tôt.

À quoi tient votre engagement ?

Je ne crois pas qu’on se réveille un matin en étant engagée. C’est culturel, c’est profondément ancré et ça rejaillit sur nos quotidiens et nos métiers. Je viens d’une famille très matriarcale, mon père était syndicaliste dans la sidérurgie et j’ai grandi dans un quartier populaire du 93 où la politique de la ville créait à l’époque une mixité qui a disparu depuis. En arrivant dans la « famille » du cinéma, je me suis rendu compte que cette diversité manquait cruellement, qu’il fallait la valoriser à tout prix. Mais le processus a été long avant que cela devienne une fierté. Et puis au fil de rencontres inspirantes, de lectures comme Annie Ernaux, Maya Angelou ou Didier Eribon, et de films, mon engagement a évolué.

Par ailleurs, ce n’est pas pour rien que j’ai toujours travaillé dans des sociétés créées et menées par des femmes : c’est rassurant et inspirant. Le métier de productrice consiste aussi à construire des ponts collectivement : entre les idées et leur fabrication, entre des auteurs et autrices et les diffuseurs, et financiers, entre un film et son public. Rajouter un pont entre la famille du cinéma et la société civile n’est qu’un pont en plus, et il faut que cela soit systématique. Par exemple, l’Île-de-France demande que l’on recrute trois stagiaires pour tout film qu’elle subventionne. Alors on appelle Mille Visages et Kourtrajme [associations créées respectivement par les cinéastes Houda Benyamina et Kim Chapiron pour promouvoir l’égalité des chances dans le milieu du cinéma, ndlr.], structures qui forment des jeunes issues de la diversité, talentueuses, et qui ne demandent qu’à faire leur premier stage pour entrer dans la vie active.

Vous défendez cette diversité très concrètement, notamment avec les créations successives de deux structures : l’association Le Deuxième Regard et le collectif 50/50.

Je la défends d’abord par ma cinéphilie, entre films populaires et d’auteur. J’ai toujours refusé qu’on oppose les deux - Le Grand Chemin de Jean-Loup Hubert [sorti en 1983, ndlr.] est un de mes classiques ! Défendre ces valeurs, c’est défendre un cinéma d’auteur exigeant ET populaire. Sur la forme, mon engagement consiste à essayer de faire de nos plateaux un espace de parité et de diversité. Avec Bérénice Vincent [exportatrice chez Totem films, ndlr] et Delphyne Besse [chargée de mission à Unifrance, ndlr], nous avons créé l’association Le Deuxième Regard en 2010 [un réseau de professionnel.le.s destiné à promouvoir la place des femmes dans l’industrie, en organisant des avant-premières, des mises en réseaux, ndlr.]. A l’époque, on nous disait : « Mais enfin, il y a plein de femmes dans le cinéma. » Alors on a commencé à compter.

Après l’affaire Weinstein, on a créé avec les productrices de Silex, Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski, le collectif 50/50 [un action tank qui propose des études chiffrées et des outils concrets aux acteurs du secteur audiovisuel pour atteindre la parité et l’égalité devant et derrière les écrans, ndlr.]. Les chiffres ont parlé : 50% d’étudiantes en réalisation, 34% de réalisatrices de courts métrages, 23% de réalisatrices de longs métrages, 5% de réalisatrices sur des budgets à plus de 6 millions d’euros. Le plafond de verre dans le cinéma, on n’y coupe pas. Depuis 3 ans, mon engagement en tant que co-présidente du collectif avec Laurence Lascary et Sandrine Brauer, aussi productrices, consiste à lancer et monitorer des initiatives et des actions positives en faveur de la diversité et de l’égalité. Par exemple avec la création de la bible 50/50, qui permet de répondre aux besoins des productrices et producteurs qui veulent rendre leur plateau plus divers et qui « ne savent pas où trouver les personnes ». Notre travail, c’est de rendre les invisibles visibles.

Il y a aussi eu le travail avec la ministre Françoise Nyssen, qui nous a permis d’obtenir un bonus de 15% attribué par le CNC aux films respectant la parité dans les équipes de films [instauré lors de l’édition 2019 des Assises pour la parité, l’égalité et la diversité, ndlr.]. Nous avons également mis en place un livre blanc contre le harcèlement sexuel et les violences sexuelles sur les plateaux de tournage, outil de prévention et de sensibilisation. Être engagée au quotidien consiste aussi à rester alerte, à sortir de sa zone de confort, c’est enrichissant. Et faire bouger les lignes fait bouger mes propres stéréotypes aussi.

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Quel est le fil rouge qui relie les films que vous choisissez de produire, quelles questions vous posez-vous systématiquement avant de signer un film ?

Je me pose toujours la question des représentations. A quels endroits peut-on les bousculer ?  Est-on dans le stéréotype, si oui, comment l’utilise-t-on ? Qu’est-ce que le film propose comme lecture du monde ? Il y a bien sûr une part de subjectivité que chaque producteur porte. Personnellement, c’est l’humanité et l’humour qui me touchent, la façon dont une œuvre va regarder notre réalité commune d’un endroit d’où je ne l’avais pas forcément regardée. Dans Latifa, le cœur au combat, d’Olivier Peyron et Cyril Brody [sorti en 2017, ndlr.], c’est le combat d’une activiste musulmane. Dans A Ciambra de Jonas Carpignano [sorti en 2017], c’est le portrait d’un jeune garçon rom en Calabre ; dans Gagarine de Fanny Liatard et Jerémy Trouilh [qui sort le 23 juin 2021, ndlr.], c’est le pouvoir poétique d’un jeune garçon qui réinvente sa cité d’Ivry. Un bon film sait conquérir le territoire de l’intime et de l’universel. Et l’intime est politique. Une autre valeur me semble fondamentale : l’intersectionnalité. Elle est intrinsèque à la façon dont je produis aujourd’hui, mais aussi à la façon dont je suis arrivée dans le cinéma.

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En quoi Gagarine, qui sort ce printemps, incarne-t-il cette ligne éditoriale intersectionnelle que vous défendez ?

Le film raconte l’histoire de Youri [Alséni Bathily, ndlr.] qui refuse de quitter sa cité en passe d’être démolie, alors que les habitants sont relogés. Il va se battre avec ses amis [Lyna Khoudri, Jamil McCraven, ndlr.] pour la réaménager. C’est un premier long-métrage réalisé par un duo de jeunes cinéastes, fabriqué par une équipe paritaire et diverse. À l’origine de Gagarine il y a une volonté de renouveler le genre, de décaler le regard sur un lieu trop souvent caricaturé. L’engagement passe aussi par cette volonté d’innover, de chercher des talents qui pensent le genre différemment. Ici, on a à la fois une réalité sociale presque documentaire, mêlée au réalisme magique. Le film rappelle que les cités ont aussi été des lieux d’utopie collective, et de mixité d’une richesse incroyable, des lieux d’où la poésie jaillit.

Vous pensez donc que le cinéma a le pouvoir de changer le monde ?

Le cinéma a le pouvoir de représenter le monde. L’impact social du cinéma comme lieu de débat, d’échange, de partage est fondateur. Quand on ferme les cinémas, quand on décide d’arrêter de diffuser du cinéma sur une chaîne de télévision, on empêche une rencontre possible avec l’autre et on participe clairement à l’appauvrissement d’une pensée collective et du tissu social. Le cinéma peut aussi jouer un rôle écologique. Sur Gagarine, nous avons travaillé avec Secoya [une agence de conseil qui vise à réduire l’impact environnemental de l’industrie audiovisuelle en créant de nouveaux écosystèmes de production, ndlr.]. Les décors ont été fabriqués avec des matériaux de récupération, le tri des déchets avec un objectif zéro plastique a été mis en place.

L’engagement social, c’est aussi la transmission. Pour Gagarine, Fanny Liatard et Jerémy Trouilh se sont installés pendant quatre ans dans la cité Gagarine avant sa destruction. Les Ivryiens sont devant et derrière la caméra, des jeunes de la cité ont été engagés sur des postes de régie, de mise en scène. Aujourd’hui, deux d’entre eux sont devenus intermittents. C’est une grande fierté, de se dire qu’un principe de transmission est à l’œuvre sur un tournage, que des vocations y naissent et qu’ils ont intégré « la famille ». Je crois que ça se ressent dans le film. 

La production est un métier de risque, de pari. C’est quelque chose qui vous plaît ?

Le pire risque d’une vie, c’est de s’ennuyer. Une vie avec des réalisatrices et des réalisateurs, des autrices et des auteurs, ça vous fait voyager - même en temps de Covid, depuis son bureau, à la maison. On se réinvente à chaque film, on découvre des univers, des territoires inconnus. Le tout c’est d’arriver à créer sa fameuse « chambre à soi » pour avoir la liberté de prendre ce risque…

Quel est le plus beau pari de votre carrière ?

Gagarine, évidemment. Et puis June Films, la nouvelle structure fondée cette année avec Naomi Denamur, qui a longtemps exporté et pré-acheté des films de grands auteurs internationaux pour la distribution. Avec June nous faisons le pari – insensé - que le monde d’après sera plus divers, libre, et joyeux !

Propos recueillis par Léa André-Sarreau

Image de couverture : (c) Aurélien Chauveau

 

 

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