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Jean Labadie, distributeur : "Mon engagement tient à la fidélité envers les auteurs"

  • Léa André-Sarreau
  • 2021-05-17

Le fondateur du Pacte nous parle des moments-clés de son parcours.

JEAN LABADIE, distributeur : « Mon engagement tient à cette fidélité envers les auteurs, aux risques pris pour qu’un film existe. »

Aujourd’hui patron de la société Le Pacte, Jean Labadie a traversé quarante ans de cinéma aux côtés des plus grands cinéastes comme Jim Jarmusch, Quentin Tarantino ou David Lynch, et distribué en France des films inoubliables – dont dix Palmes d’or ("Sailor et Lula", "Barton Fink", "La Leçon de piano", "Pulp Fiction", "Le Pianiste", "Une affaire de famille"…). Convaincu que la richesse du cinéma français doit passer par la défense des salles, ce distributeur passionné nous a parlé des valeurs qui guident son travail : la fidélité aux auteurs, le plaisir de l’éclectisme et l’indépendance.

Après des études de commerce, vous avez d’abord travaillé en tant que démarcheur en encyclopédies avant de rejoindre une petite société d’édition de films porno…

Je n’avais aucune vocation prédéfinie, mais j’ai toujours eu envie de travailler dans le cinéma. Mes parents étaient cinéphiles, puis je suis allé dans une pension qui avait un cinéclub très actif. On voyait un film par semaine, ce qu’on appelle « les classiques » : Le Cuirassé Potemkine [de Sergueï Eisenstein, 1926, ndlr], Citizen Kane [d’Orson Welles, 1941, ndlr]… Des œuvres qui devraient être incontournables dans toute scolarité. Comme je ne venais pas d’une famille qui travaillait dans ce milieu, je pensais que c’était impossible d’y accéder si on n’était pas riche. Un jour, je suis allé acheter Le Film Français, et j’ai répondu à une annonce d’emploi de Transunivers Films, une toute petite maison qui distribuait surtout des films de série Z et beaucoup de porno.

J’ai été embauché en tant que représentant, pour vendre leur catalogue de films aux patrons de salles de cinémas ». Un ami du patron de Transunivers a produit un très bon film – sans doute parce qu’à l’époque, tous les producteurs qui faisaient du cinéma érotique essayaient de sortir au moins un film qu’ils puissent « montrer à maman » … C’était Bako l’autre rive [de Jacques Champreux, sorti en 1979, ndlr], qui a reçu le prix Jean Vigo quelques mois après sa sortie. Après avoir obtenu cette récompense, le producteur a voulu ressortir le film. Comme il n’y connaissait rien, et que moi je connaissais bien les salles art-et-essai, il s’est tourné vers moi. J’ai décidé d’aller voir Marin Karmitz qui avait ouvert le 14-juillet Bastille [inauguré en 1974, ce cinéma deviendra plus tard le mk2 Bastille, ndlr]. Sauf que le film était déjà sorti, donc Marin m’a dit : « On ne sort pas les films en deuxième exclusivité. » Juste avant de me demander si je ne voudrais pas changer de boîte… Me voilà rentré chez mk2. J’y suis resté 7 ans, et c’est là que j’ai appris le métier de distributeur.

 

A cette époque, mk2 diffusait des films comme Mourir à trente ans de Romain Goupil ou Sauve qui peut (la vie) de Jean-Luc Godard. Comment ces œuvres résonnaient-elles avec votre propre sensibilité politique ?

À mon arrivée chez mk2, sans être un militant forcené, j’étais proche de l’extrême-gauche. Je connaissais les films politiquement engagés de Marin Karmitz [Sept jours ailleurs et Coup pour coup, sortis en 1969 et 1972, ndlr.], sa ligne éditoriale de gauche. Soudain, je passe d’une boîte dont les films n’étaient pas à mon goût à une société qui venait de sortir Padre Padrone des frères Taviani (1977) et L’amour violé de Yannick Bellon (1977). Le premier film sur lequel j’ai travaillé en 1979 était quand même Martin et Léa d’Alain Cavalier !

 

Vous avez ensuite créé successivement plusieurs sociétés de distribution - BAC Films, Mars Films, Wild Side et Le Pacte.  Qu’est-ce qui vous plait dans ce métier de distributeur ?

Le fait d’être indépendant. Être indépendant, ça permet de ne pas résister à ses coups de cœur [une société de distribution est dite « indépendante » lorsqu’elle n’est pas affiliée à un circuit d’exploitation, à un groupe industriel ou à une entreprise de télédiffusion, ndlr.]. Ensuite, la prise de risque. C’est grisant de s’engager sur un film au stade du projet, de l’accompagner du début à la fin. Enfin, il y a un côté collectionneur : nous avons réussi à distribuer, acheter ou coproduire à peu près tous les grands metteurs en scène qu’on a voulu – à part Clint Eastwood [Jean Labadie a notamment distribué des films de Marco Bellocchio, Amos Gitaï, Matteo Garrone, Spike Lee, Jean-Pierre Mocky, Peter Greenaway, Terry Gilliam, Patricia Mazuy, Roman Polanski, Claude Sautet, Jacques Doillon, Cristian Mungiu, Nagisa Ōshima, Catherine Corsini…, ndlr.]. Ce qui me plaît dans ce métier, c’est le renouvellement permanent. Tel qu’on le vit, chaque film est un pari, un challenge, celui de le faire marcher au-delà de ce qui était imaginable. 

Vous avez distribué plusieurs films de David Lynch, Quentin Tarantino, Nanni Moretti, Bertrand Tavernier ou André Téchiné. La fidélité aux auteurs est importante à vos yeux ?

Oui. Mon engagement tient à cette fidélité envers les auteurs, aux risques pris pour qu’un film existe, parfois au-delà, même au détriment, de l’exigence économique. Ce n’est pas pour rien que notre société s’appelle Le Pacte… Quand on croit en un auteur, il faut l’accompagner sur la longueur, même après des échecs. Une chose qu’on a vécue très souvent ! L’important, c’est de permettre à un cinéaste d’exploiter au maximum son potentiel – ce qui dépend de lui – grâce à notre participation financière.

Ce qui fait la beauté de Ken Loach [Jean Labadie a distribué La Part des anges en 2012, Jimmy’s Hall en 2014, Moi, Daniel Blake, Palme d’or en 2016, ndlr] c’est la cohérence entre son engagement et les sujets de ses films. Une des particularités de la France c’est que les indépendants distribuent aussi des films nationaux. En Italie, en Espagne, en Allemagne, ils distribuent des films étrangers uniquement. Du coup, les cinématographies allemandes ou italiennes se renouvellent moins. Pareil aux Etats-Unis : qui ferait Mulholland Drive aujourd’hui ? Je ne dis pas qu’il n’y a pas de successeurs en germe de David Lynch. Mais c’est bien beau d’avoir des germes, encore faut-il des gens pour les arroser, les défendre, dans leur propre pays.

C’est une partie de notre métier. Les distributeurs indépendants garantissent un équilibre des genres, un renouvellement des auteurs, et protègent les cinéastes. En tant que distributeur, on a aussi le devoir d’amener les films d’auteur au plus grand nombre possible. Faire marcher les films de David Lynch, Wim Wenders, des Frères Coen, d’Arnaud Despleschin, c’est formidable. Être en adéquation entre ce qu’est fondamentalement le film et la manière de le distribuer, dire la vérité, assez fortement pour qu’elle passe. On essaye aussi de chercher la nouveauté, car la vitalité du cinéma dépend de la découverte.

 

Quel fil rouge relie toutes les œuvres que vous distribuez ?

Notre ligne éditoriale, c’est la mise en scène, mais aussi le plaisir de ne pas se limiter à un seul genre ou pays. Cette exigence est reliée à une certaine morale. Les films doivent avoir un style, mais aussi un sens. L’un ne doit pas prendre le pas sur l’autre. Concrètement, cela consiste à sortir des films comme Chez Nous de Lucas Belvaux (2017) [sur une candidate du Front National, ndlr], Gomorra de Matteo Garrone (2008) [une plongée dans la mafia napolitaine, ndrl], Valse avec Bachir d’Ari Folman (2008) [qui évoque les traumas de la guerre du Liban, ndlr]. Et si je fais une comédie, ce sera plutôt Rebelles d’Allan Mauduit [un revenge-movie féminin sorti en 2018, ndlr]. Il faut que l’on apprenne quelque chose, même si c’est une toute petite chose.

 

Est-ce qu’aujourd’hui, vous vous sentez menacé par l’essor des plateformes ?

La richesse du métier ne peut exister que si l’on sort les films en salles. Il n’y a que la salle qui puisse garantir une multitude de distributeurs, donc une multitude de goûts. Le jour où trois plateformes domineront le marché français, on aura trois goûts uniformes. C’est pour ça que je m’exprime souvent sur le piratage. Défendre la salle, c’est aussi soutenir un deuxième marché essentiel pour le distributeur, celui de la vidéo [l’exploitation du film en DVD ou en VOD, ndlr]. Nos recettes se font sur le nombre d’entrées en salles et la vidéo. En France, la chronologie des médias est au détriment du distributeur : avec l’essor du piratage et des plateformes, on a moins de temps pour exploiter la vidéo.

Mais la place prépondérante des plateformes sur le marché, qui a été accélérée par le Covid, pourrait aussi avoir un effet positif. Le fait qu’elles s’adressent au monde entier va les obliger à s’uniformiser, se limiter. Un certain type de films va aller directement sur les plateformes – et ce n’est pas si mal, puisque ces films encombraient et monopolisaient les écrans. Face au formatage indéniable, à la qualité moyenne des œuvres produites pour les plateformes afin de faire un bénéfice rapide, je pense que les gens voudront parier sur la qualité, les lignes éditoriales audacieuses proposées en salles. En plus, la salle permet une confrontation réelle avec le public, le box-office, qu’elle soit douloureuse ou fantastique.

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