Silvia Cruz, distributrice de « L’Agent secret » au Brésil : « La mémoire, l’art et l’éducation sont trois des outils les plus puissants dont nous disposons contre l’oppression et la violence. »

Le très audacieux « L’Agent secret » de Kleber Mendonça Filho, qui revisite la dictature militaire brésilienne, est en train de devenir un phénomène culturel et commercial. Dès son premier week-end d’exploitation au Brésil, il a attiré 273 000 spectateurs, surpassant les blockbusters américains. Au total, il a généré selon les chiffres de février 11,8 millions de dollars de recettes au box-office mondial (une prouesse pour un film indépendant brésilien). Entre ses prix historiques à Cannes (mise en scène et meilleur acteur pour Wagner Moura, une première pour un acteur brésilien), ses Golden Globes (meilleur film international et meilleur acteur dramatique) et ses quatre nominations aux Oscars, le film s’impose comme l’une des plus grandes réussites du cinéma brésilien récent. Sorti dans l’ère post-Bolsonaro, il symbolise un cinéma brésilien capable de conquérir le monde tout en interrogeant l’histoire et la mémoire du pays. À la veille de la 98ᵉ cérémonie des Oscars, qui se tiendra dans la nuit du 15 au 16 mars, on a rencontré Silvia Cruz, distributrice brésilienne du film (via sa société Vitrine Filmes), pour comprendre les clés de ce succès.


guide
L'Agent secret © CinemaScópio - MK Production - One Two Films - Lemming

Dans L’Agent secret, Marcelo (Wagner Moura, impressionnant), veuf et père d’un jeune fils fuit un passé mystérieux en 1977, treize ans après le coup d’État militaire de 1964. À une station‑essence, il croise des fêtards en route pour le Carnaval de Rio. C’est l’une des premières scènes de ce film, qui joue constamment sur le mélange des genres, fusionnant fête extravagante, jeux formels et climat politique tragique et anxiogène. Ce sentiment se retrouve également dans sa promotion très festive et la réception de ce film coproduit par le Brésil, la France (MK Productions, société éditrice de TROISCOULEURS, et Arte France Cinéma), l’Allemagne (One Two Films) et les Pays‑Bas (Lemming Film), et sorti en décembre dernier dans un contexte politique mondial difficile.

Après ses prix historiques à Cannes, les Golden Globes de janvier ont conforté sa réussite, notamment au Brésil où ses recettes ont bondi de plus de 216 %, faisant de lui l’un des films les plus rentables de 2026, selon Screen Daily. Silvia Cruz, distributrice brésilienne, note également que le film a généré plus de 140 millions d’impressions sur X, et que l’intérêt pour Wagner Moura a explosé sur Internet. Rencontre avec la distributrice pour comprendre les raisons de ce succès.

Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez lu le scénario, et qu’est-ce qui vous a fait penser que le film avait à la fois un potentiel artistique et commercial ?

Ma première réaction a simplement été : wow. Je me souviens avoir dit aux gens de l’équipe que ce film donnait l’impression que toutes les œuvres précédentes de Kleber Mendonça Filho s’y rencontraient d’une certaine manière. Il possède un récit très clair et accessible, tout en portant la forte voix d’auteur qui caractérise tous ses films. En lisant le scénario, il était immédiatement évident qu’il s’agissait d’une œuvre avec de la personnalité et une véritable ambition cinématographique, mais aussi d’une histoire capable d’atteindre un large public. Cette combinaison est rare. Dès le début, j’ai senti que nous avions affaire à un film capable de voyager largement tout en restant profondément personnel, et cela nous a donné confiance dans sa capacité à toucher des millions de spectateurs.

●  À  LIRE AUSSI ● Kleber Mendonça Filho : « Le Brésil est un pays incroyablement métissé » 

Je suis toujours là de Walter Salles (qui a remporté des prix à la Mostra de Venise, aux Golden Globes et aux Oscars, et qui est sorti en janvier 2025) et L’Agent secret ont joué un rôle majeur dans l’augmentation de la part de marché domestique du cinéma brésilien, passée de 2,8 % en 2023 à 10,4 % en 2024 puis 9,8 % en 2025, d’après Screen Daily. Comment expliquez-vous cette progression ?

Après la pandémie, le Brésil, comme une grande partie du monde, a eu du mal à transformer l’intérêt du public pour les films locaux en ventes de billets concrètes. L’inflation, les crises mondiales et l’évolution des habitudes de visionnage ont rendu le marché des salles plus compétitif, et aujourd’hui le cinéma est en concurrence avec de nombreuses autres formes de divertissement. Ce que nous avons constaté avec Je suis toujours là et L’Agent secret, c’est que les films qui touchent un large public ne doivent pas nécessairement être des comédies. Des drames puissants, portés par une vision d’auteur, retrouvent eux aussi de la pertinence. Ce qui semble compter le plus, c’est l’identification : lorsque les spectateurs se sentent représentés par un film et commencent à le recommander à leurs amis, il devient ce qu’on appelle un « film événement », quelque chose que les gens sentent qu’ils ne peuvent pas manquer en salle. Nous avons observé un phénomène similaire avec une autre de nos sorties, Les Voyages de Tereza [de Gabriel Mascaro, sorti en février dernier, ndlr]. Après avoir remporté l’Ours d’argent au Festival de Berlin, il a dépassé les 200 000 entrées au Brésil, un chiffre que beaucoup de productions commerciales plus importantes, avec des budgets bien plus élevés, peinent à atteindre.

●  À  LIRE AUSSI ● Maud Chirio, historienne : « Le film de Walter Salles est très habile sur le plan de la bataille mémorielle. »

je suis toujours la 1
Je suis toujours là de Walter Salles © Sony Pictures

Je suis toujours là et L’Agent secret explorent le traumatisme persistant de la dictature brésilienne. Pensez-vous que le pays cherche encore à guérir ces cicatrices ?

La mémoire, l’art et l’éducation sont trois des outils les plus puissants dont nous disposons contre l’oppression et la violence. La période de la dictature militaire a profondément marqué non seulement le Brésil mais aussi une grande partie de l’Amérique latine, et elle demeure une blessure très présente dans notre histoire collective. Pendant de nombreuses années, les sociétés ont préféré ne pas regarder directement ce passé, mais des initiatives comme les commissions de vérité au Brésil, au Chili et en Argentine ont contribué à rouvrir ces conversations. Le cinéma peut jouer un rôle important dans ce processus, car il permet de revisiter des moments difficiles à travers des récits et des expériences humaines. En ce sens, les films qui traitent de cette période ne servent pas seulement à revisiter le passé, mais à le comprendre, afin que les sociétés puissent éviter de répéter les mêmes erreurs à l’avenir.

lagent secret
Kleber Mendonça Filho et Wagner Moura sur le tournage de L’Agent secret © mk2 Films

Avec un budget de production qui se distingue sur le marché brésilien (27 millions de reais, soit près de 5 millions de dollars), comment L’Agent secret a-t-il été financé, et qu’est-ce que cela dit de l’état actuel du financement du cinéma au Brésil ?

L’Agent secret a été financé grâce à une combinaison de fonds publics et privés, à la fois nationaux et internationaux. Ce type de structure de financement est possible parce que le Brésil a développé des politiques publiques qui soutiennent le secteur audiovisuel, tandis que le marché privé reconnaît de plus en plus la culture comme un investissement stratégique. Les projets culturels génèrent une valeur symbolique qui renforce les marques, mais ils peuvent aussi produire des retombées concrètes en termes de visibilité et d’engagement du public.

Ces dernières années, le Brésil a amélioré ses cadres réglementaires, ses mécanismes de financement et ses systèmes de contrôle pour l’industrie audiovisuelle [en 2024, le président Lula a signé un décret qui rétablit des quotas de diffusion pour les films brésiliens dans les salles jusqu’en 2033. Cette mesure s’inscrit dans une série de politiques publiques destinées à relancer l’industrie audiovisuelle, incluant de nouveaux investissements publics via le Fundo Setorial do Audiovisual et des réformes des mécanismes fiscaux soutenant la production nationale, ndlr]. Cela dit, il reste encore un long chemin à parcourir pour élargir l’accès et continuer à faire croître le public du cinéma brésilien.

Coproduit entre le Brésil, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas, L’Agent secret a été tourné avec le soutien notamment du Fundo Setorial do Audiovisual (Ancine) et du CNC. Étant donné l’ampleur du budget pour une production brésilienne, cela a-t-il influencé votre stratégie de distribution ou la manière dont vous avez positionné le film commercialement ?

Dès le départ, nous savions qu’il s’agirait d’un film d’envergure pour le marché brésilien, et nous nous sommes donc concentrés sur la construction de partenariats capables d’élargir la portée de la campagne de distribution. Nous avons bénéficié du soutien de plusieurs marques, avec Petrobras comme sponsor principal, ce qui nous a permis d’être ambitieux dans notre stratégie. Cela signifiait organiser un grand événement pour les exploitants à Recife, avec plus d’une centaine d’invités se déplaçant dans la ville, créer une célébration de rue brésilienne sur le tapis rouge de Cannes, lancer des moments viraux en ligne comme la tendance « Baiano tem o molho », et maintenir une forte présence médiatique dans tout le pays. L’idée a toujours été de transformer la sortie en un événement culturel, et pas seulement en un lancement de film traditionnel.

Le film a été omniprésent pendant toute la « Award Season ». Comment avez-vous abordé cette campagne, et vous attendiez-vous à un tel élan sur la durée ?

Nous avons toujours gardé espoir et essayé d’être prêts pour les meilleures nouvelles possibles. L’une des plus grandes leçons que cette campagne nous a apportées concerne l’importance du timing. Avoir les bons matériaux prêts au bon moment permet d’amplifier l’attention et d’aller beaucoup plus loin. La « Award Season » crée des vagues de visibilité, et si vous êtes prêt, vous pouvez surfer sur ces vagues et amener de nouveaux publics dans les salles. Cette dynamique a été fondamentale pour maintenir la présence du film au Brésil et contribuer à prolonger sa carrière en salle.

Les nominations – quatre aux Oscars, avec celui du meilleur film, du meilleur acteur, du meilleur film en langue étrangère et du meilleur casting – et l’attention portée aux prix se sont-elles traduites par des résultats concrets au box-office ou en termes de ventes internationales ?

Oui, très clairement. Après les nominations, nous avons constaté une augmentation significative de l’intérêt des salles et une forte hausse du nombre de spectateurs. À bien des égards, le film est revenu aux mêmes niveaux de box-office que lors de sa sortie initiale en novembre. Il est désormais à l’affiche depuis dix-huit semaines et est resté dans le top 10 national pendant toute cette période, ce qui est remarquable pour un film brésilien et montre à quel point la reconnaissance internationale peut se traduire directement par un engagement du public.

lagent secret
L’Agent secret © mk2 Films

Pendant des décennies, le cinéma brésilien a eu du mal à obtenir une reconnaissance durable aux Oscars, en particulier au-delà de la catégorie du film international. Avec Je suis toujours là et maintenant L’Agent secret nommés dans des catégories majeures, assistons-nous à un tournant ? Comment expliquez-vous ce moment ?

Il n’existe pas d’explication simple pour ce moment, mais deux éléments sont essentiels : l’investissement et le talent. Le Brésil possède une génération extraordinaire de cinéastes, avec des réalisateurs comme Kleber Mendonça Filho, Walter Salles, Gabriel Mascaro et Petra Costa, qui travaillent dans une industrie devenue de plus en plus professionnalisée au cours des deux dernières décennies. Un film n’est jamais réalisé par une seule personne. C’est le résultat d’un effort collectif impliquant directeurs de la photographie, monteurs, chefs décorateurs, acteurs et de nombreux autres professionnels.

Après l’effondrement d’Embrafilme au début des années 1990 – une entreprise publique qui finançait et distribuait la plupart des films brésiliens au cours des décennies précédentes –, le pays a dû reconstruire son écosystème audiovisuel presque à partir de zéro. Avec le temps, de nouveaux mécanismes de financement, des politiques publiques, des festivals et des programmes de formation ont contribué à restaurer cette infrastructure et à faire émerger de nouveaux talents. Ce que nous voyons aujourd’hui est le résultat de ce long processus de reconstruction, avec des films qui possèdent à la fois une forte voix artistique et la capacité de rivaliser à l’international.

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma brésilien, à la fois sur le plan national et sur la scène internationale ? Que faut-il pour maintenir cet élan et continuer à développer sa présence mondiale ?

Je pense que l’avenir du cinéma brésilien dépend de la continuité. Les deux dernières années ont montré ce qui peut se produire lorsque des films forts rencontrent un public engagé et une visibilité internationale. Mais pour que cet élan dure, l’industrie a besoin de stabilité : des politiques publiques cohérentes, des investissements privés continus et un écosystème de salles solide qui permette au public de continuer à découvrir les histoires brésiliennes sur grand écran. Le Brésil possède déjà un talent créatif extraordinaire et une culture qui valorise profondément le récit audiovisuel. Si nous maintenons les conditions qui permettent à ces histoires d’être produites et de circuler, je crois que le cinéma brésilien continuera d’élargir sa présence, tant au niveau national qu’à travers le monde.