Quentin Dupieux : « C’est foireux, il y a des bugs, et c’est ce que je voulais : un truc fragile et touchant. »

Avec « Le Vertige », en salles le 10 juin, le prolifique Quentin Dupieux réalise son premier film d’animation et raconte les angoisses de personnages se demandant s’ils ne vivent pas dans une simulation géante. La technique d’animation très artisanale associée au duo Alain Chabat-Jonathan Cohen crée là un délicieux décalage tragi-comique qui a valu au film une sélection à la Quinzaine des cinéastes. Rencontre avec un réalisateur comblé qui n’a pas renoncé à l’expérimentation.


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Quelle est la première image du film qui vous est venue ?

Je pense que c’est une image de jeu vidéo. Je voulais mélanger un jeu vidéo avec un film existentiel. J’avais très envie de faire de l’animation, mais pas avec les codes de l’animation : détourner l’animation et faire un film hyper réaliste, avec un récit un peu lent, de petits soucis existentiels. Et j’avais l’image de ce vieux jeu vidéo, GTA : Vice City, une évolution de GTA qui commençait à être jolie, avec de belles lumières. C’est une image qui me fait vibrer.

Et comment ce scénario autour d’une simulation géante vous est-il venu ?

Je l’analyse après coup mais je trouvais hyper drôle de donner une conscience à ces personnages au look fragile et de les voir se regarder dans des miroirs. Je voyais qu’il y avait là un sujet, alors que je n’aurais jamais tourné ce scénario en live-action. C’est ce croisement de genres qui m’est venu : un film d’animation existentiel avec une mise en scène de film basique. On parle de Matrix dans le film [Jacques, joué par Alain Chabat, est persuadé que le monde est une simulation virtuelle et son ami Bruno, joué par Jonathan Cohen, lui dit que ce sont exactement les mêmes théories que dans Matrix, que Jacques n’a pourtant jamais vu, ndlr] mais je n’ai pas du tout été dans la SF : il y a zéro science-fiction dans le film.

La technique rudimentaire que vous utilisez dans le film donne l’impression que vous avez voulu désacraliser le cinéma d’animation…

Les blockbusters d’animation sont de plus en plus élaborés, avec des images incroyables. Les films Pixar ont atteint une forme de perfection. Pendant des années c’était hyper agréable de voir la 3D évoluer et nous offrir une claque visuelle à chaque fois. Mais maintenant on est habitué. Moi je ne veux pas faire de blockbuster, donc j’ai inventé un truc cohérent avec ma façon de travailler.

Avec cinq jeunes diplômés des Gobelins, on a mis au point une méthode qui me permettait de filmer exactement comme sur un petit plateau de cinéma. On posait des caméras virtuelles et je les plaçais pour que ça ressemble à mes films, sans aller dans la surenchère. Avec l’animation on peut tout faire, mais moi je suis resté dans une mise en scène avec peu de possibilités.

Avec les acteurs, ça a uniquement été un tournage sonore. On a enregistré les dialogues puis fabriqué les images. Alain Chabat, Jonathan Cohen et Anaïs Demoustier n’ont jamais été filmés. Si j’avais utilisé la motion capture façon Avatar, on aurait eu des mouvements presque parfaits : cela aurait été un autre film. Nous, on s’est embarqué dans un truc complètement artisanal. Sur le tournage, on faisait juste de la motion capture avec un iPhone et un petit logiciel. Donc c’est foireux, il y a des bugs, et c’est ce que je voulais : un truc fragile et touchant.

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Le Vertige de Quentin Dupieux

« Instinctivement, le mélange Alain Chabat–Jonathan Cohen m’excitait. »

Quentin Dupieux

Cette technique d’animation est parfaitement en accord avec la tonalité du film. Comment avez-vous pensé ce duo aux discussions à la fois profondes et bancales ?

Instinctivement, le mélange Alain Chabat-Jonathan Cohen m’excitait. Ils n’ont jamais joué ensemble et les avoir en tête me faisait rire. J’ai cette faculté, quand je connais un peu les gens, d’arriver à me « plugger » dans ma tête. J’arrivais à les entendre et cette humanité, cette comédie, sortent parce que je suis inspiré par ces mecs. Ce sont des personnages mal faits mais qui ont des questionnements existentiels. En live action, ce serait hyper sérieux. Alors que là, ce sont des mecs avec des mouvements saccadés qui se posent des questions sur la réalité. C’est comme ça que j’ai pitché le film aux acteurs : je leur ai envoyé des photos d’eux en bonhommes PlayStation en leur disant que ces types se demandent s’ils sont dans une simulation. Cette opposition entre l’un qui croit et l’autre qui ne croit pas pourrait durer des plombes.

On se connecte aussi davantage aux personnages par leur voix que par leur visage…

Je suis complètement d’accord et je ne pensais pas au départ que ça ferait cet effet-là. Tous les gens qui regardent le film me disent qu’au bout de cinq minutes on oublie comment il est fait visuellement et qu’on se retrouve en présence d’Alain, Jonathan et Anaïs. Alors qu’ils n’ont pas d’enveloppe corporelle ! La voix crée cette connivence avec le film. Le même film avec des gens qu’on ne connaît pas serait très différent.

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Le Vertige de Quentin Dupieux

Le Vertige s’inscrit aussi avec cohérence dans votre filmographie, qui semble déconstruire toutes sortes de médiums : le cinéma avec Réalité, le théâtre avec Yannickles réseaux sociaux avec L’Accident de piano

Oui, et c’est aussi aux jeux vidéo que je me frotte ici. J’ai même réalisé un autre film sur la télé, Signaux [pas encore sorti, ndlr], avec Éric et Ramzy. Ce truc de médium, je m’en suis rendu compte il n’y a pas longtemps, en voyant que je m’étais amusé avec toutes les formes possibles. Et Signaux je travaille toujours dessus. C’est plutôt une expérience, un happening artistique…

« Si on n’avait pas été sélectionnés à la Quinzaine des cinéastes, on ne sortait pas le film en salles. »

Quentin Dupieux

Le Vertige a également été présenté à l’origine comme un projet fait rapidement pour s’amuser…

Au départ, c’est vraiment un tout petit machin fait avec cinq gamins diplômés d’une école d’animation. On l’a fait à l’instinct, exactement comme Yannick. C’était expérimental, on ne savait pas trop où on allait, on se disait que ce serait peut-être irregardable ou impossible à sortir au cinéma.

Et puis, au bout d’un moment, ça prend. Si on n’avait pas été sélectionnés par la Quinzaine des cinéastes, on ne sortait pas Le Vertige en salles. Je pensais qu’on allait le mettre sur une plateforme ou sur Arte. Mais il y a eu une résonance, la Quinzaine en parlait comme d’un vrai film. Je me suis dit que ça dépassait la blague et que c’était recevable comme oeuvre. C’est un tout petit travail artisanal avec une toute petite équipe. Comme si c’était mon premier film. Et c’est Jonathan Cohen qui nous a dit : « Pourquoi vous ne le montrez pas à la Quinzaine ? »

C’est votre « premier film » d’animation finalement.

Oui, et je me rends compte que j’ai très envie de faire le 2. Si jamais Le Vertige marche un peu, je ferai le 2 avec une légère amélioration des graphismes, comme les jeux vidéo qui évoluaient de jeu en jeu. Ce serait un autre Vertige, avec d’autres personnages. Peut-être plus d’action. Je ne vais pas refaire la même blague !