
Vous publiez ce texte près d’un mois après la publication du rapport très décrié de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, et pile un mois avant que des textes de loi ne soient débattus à l’Assemblée nationale, le 25 juin prochain. Qu’est-ce qui vous a décidé à prendre la parole sur ce sujet maintenant ?
À un an de l’élection présidentielle, il me semble plus que jamais nécessaire de ne pas laisser des contre-vérités s’ancrer dans les consciences. Mon père est argentin et j’ai vu de près comment l’arrivée au pouvoir de Javier Milei en Argentine a constitué un anéantissement de l’INCAA, l’équivalent du CNC en Argentine. Au-delà du désastre économique que cela a représenté, ce qui m’a le plus frappé, c’est la manière dont Milei a réussi à faire entrer dans la conscience collective le mythe de l’artiste parasite qui vivrait sur le dos du peuple. Là-bas, le gouvernement Milei a justifié les coupes en affirmant, mot pour mot, qu’il fallait cesser de financer des festivals de cinéma « avec la faim de milliers d’enfants » [« l’époque où les festivals de cinéma étaient financés par la faim de milliers d’enfants est révolue », avait déclaré dans un communiqué le ministère du Capital humain le 11 mars 2024, relayé alors par Screen Daily. Il annonçait dans le même temps retirer tout financement public à l’INCAA, ndlr]. Or, en Argentine comme en France, la réalité indique précisément l’inverse : c’est un système économique vertueux qui crée des emplois, de la richesse pour le pays et qui est un vrai outil de souveraineté culturelle face aux grandes puissances.
À qui s’adresse ce texte en priorité ? Au grand public, aux responsables politiques ou au secteur du cinéma lui-même ?
À absolument tout le monde. À force d’entendre des contre-vérités dans les médias à longueur de journée, j’avais envie de poser simplement quelques faits.
« La confusion n’est pas un malentendu, c’est une stratégie de détournement politique »
Mikael Buch
Beaucoup de Français pensent que le cinéma est financé directement par leurs impôts. Pourquoi cette confusion persiste-t-elle ?
Elle persiste parce que des médias et des responsables politiques ont décidé de faire des artistes, des universitaires ou des intellectuels les boucs émissaires d’une colère instrumentalisée par un récit falsifié. Quand le Rassemblement national dépose à l’Assemblée un amendement [déposé le 21 octobre 2025 par le député Matthias Renault, ndlr] pour supprimer le financement du CNC en parlant de « l’argent des Français » gaspillé, il installe sciemment l’idée que ce serait votre impôt. C’est faux. Ce ne sont pas des impôts, ce sont des contributions professionnelles prélevées sur le secteur lui-même. La confusion n’est pas un malentendu, c’est une stratégie de détournement politique.
« L’argent généré par le cinéma reste dans le cinéma, et plus largement dans l’économie du pays »
Mikael Buch
Pouvez-vous expliquer simplement comment fonctionne réellement le financement du CNC ?
Très simplement. Le CNC ne touche pas un euro du budget de l’État. Il vit de taxes payées directement au CNC par le secteur lui-même : une petite part vient des billets de cinéma, de l’ordre d’un sixième, et l’essentiel vient des chaînes de télévision et des grandes plateformes comme Netflix. Cet argent, lorsqu’il est redistribué, est placé sur un compte que chaque société ne peut utiliser qu’à condition de le réinvestir dans un nouveau film, dans sa diffusion ou dans la rénovation des salles. L’argent généré par le cinéma reste dans le cinéma, et plus largement dans l’économie du pays. C’est un cercle vertueux : le secteur se finance lui-même, sans prélever un euro sur les impôts des Français.
Les chaînes publiques (France Télévisions, les chaînes locales) font aussi partie de l’écosystème de financement des films. Comment ? Et dans quelles proportions ?
Les chaînes, publiques comme privées, jouent un rôle décisif, et c’est même l’un des piliers du modèle. Elles ont l’obligation légale d’investir une part de leur chiffre d’affaires, généré entre autres par la publicité, dans la production. Elles le font surtout par le préachat, c’est-à-dire en achetant à l’avance les droits de diffusion d’un film qu’elles pourront par la suite proposer à leurs spectateurs. Sur l’ensemble des films, les diffuseurs, chaînes et plateformes confondues, financent autour d’un tiers des budgets. France Télévisions est un acteur majeur de la production. Les attaques contre l’audiovisuel public vont de pair avec les attaques contre le CNC : le but est de fragiliser la création française et, plus globalement, tout espace d’expression critique et libre.
Les grandes plateformes américaines comme Netflix financent aussi le cinéma. Quel rôle jouent-elles exactement ?
Soyons précis, car c’est souvent mal compris. Les plateformes sont désormais obligées par la loi de financer la création française : elles doivent y consacrer une part de leur chiffre d’affaires réalisé en France. C’est une avancée car ces plateformes font partie de l’écosystème de la création française et doivent donc se conformer aux mêmes règles que les autres diffuseurs. Mais il ne faut pas se tromper d’échelle : l’essentiel de leur argent va aux séries, pas au cinéma, et leur investissement est bien moindre que celui des chaînes. Le premier financeur privé du cinéma français, et de loin, reste Canal+, qui soutient depuis longtemps la création dans toute sa diversité et qui en est un maillon essentiel. Personne ne souhaite que cela change, au contraire.
Et c’est justement pourquoi il faut être lucide sur ce qui se passe. Le groupe a signé début 2025 un nouvel accord avec les organisations du cinéma, dans lequel il s’engage à rester ce premier financeur en échange du maintien de sa place privilégiée dans la chronologie des médias. Mais cet accord, arraché au terme de négociations très tendues, acte déjà un engagement en retrait par rapport aux années précédentes. Le moins qu’on puisse dire est que la tension est montée d’un cran à Cannes cette année lorsque Maxime Saada, patron de Canal+, a déclaré ne plus vouloir que la chaîne travaille avec les plus de 600 professionnels qui avaient signé une tribune s’inquiétant de l’emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma [texte cosigné par Raymond Depardon, Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Vimala Pons et d’autres dans Libération le 11 mai dernier. C’est l’AFP qui s’est procuré la réponse de Maxime Saada, prononcée le 17 mai lors d’un « brunch des producteurs » organisé par Canal+, ndlr]. L’idée d’une liste noire au cœur du cinéma français fait froid dans le dos et dit quelque chose du délitement de nos libertés. Il nous faut renouer collectivement avec les fondements à la fois démocratiques et économiques qui ont fait du cinéma français un modèle envié dans le monde entier. Détruire ce modèle, c’est affaiblir la France d’une façon on ne peut plus concrète.
Quelles sont les autres grandes contre-vérités véhiculées selon vous par l’extrême droite en ce moment sur le mode de financement du cinéma ?
La première, je l’ai déjà évoquée, mais elle est la matrice de toutes les autres : faire croire que le cinéma vivrait sur le budget de l’État et serait payé par nos impôts. La deuxième, c’est le procès en « rentabilité nulle ». On nous explique qu’un bon film se jugerait au seul nombre de ses entrées, et que l’argent public serait dépensé pour rien. C’est faux à plus d’un titre : le cinéma et l’audiovisuel représentent une part importante de notre économie et de très nombreux emplois sur tout le territoire. Et les aides régionales jouent un puissant rôle d’entraînement : des études estiment que chaque euro investi par une région dans le soutien d’un film génère de l’ordre de huit euros de retombées locales. Mais surtout, au-delà de ces considérations, réduire la valeur d’une œuvre à sa seule rentabilité marchande, c’est nier tout ce qu’un film peut représenter sur le long terme. Beaucoup de grands classiques du cinéma français ont d’abord été des échecs en salle avant d’être vus et admirés dans le monde entier. La troisième contre-vérité est la plus révélatrice, c’est le procès idéologique : les « films gauchistes », la « propagande ». Là, on a quitté l’économie pour un soupçon politique qui confine au délire. Les producteurs de films populaires plébiscités par le public bénéficient largement du fonds de soutien du CNC et la diversité politique du cinéma se vérifie d’année en année. C’est précisément le Rassemblement national qui semble appeler de ses vœux un cinéma à la botte du pouvoir. Ce que ce parti réclame revient très exactement à faire advenir la propagande qu’il fait semblant de dénoncer.
Pourquoi pensez-vous que l’extrême droite cible particulièrement la culture et le cinéma ?
Parce que le cinéma est à la fois un symbole et un contre-pouvoir. Un symbole, parce qu’il incarne l’idée d’une création soutenue par la collectivité sans être aux ordres, essentielle d’un point de vue économique mais libre des seules lois du marché. Un contre-pouvoir, parce que les films racontent la société dans toute sa complexité, ses minorités, ses zones d’ombre, tout ce qu’un projet identitaire et uniforme voudrait effacer. Quand on lit, dans un amendement du Rassemblement national, que l’on ne souhaite plus financer que des projets « intéressants et rentables », on comprend que l’enjeu n’est pas l’économie, mais le contrôle : reprendre la main sur ce qui se crée, se montre et se raconte [dans son amendement, le député RN Matthias Renault écrit : « Il ne s’agit pas de supprimer brutalement le soutien public au cinéma, mais de le réduire dans le cadre du nécessaire effort sur les dépenses publiques, et de le réorienter. Nous souhaitons que 50 % de cette somme dorénavant réaffectée au budget général, puisse continuer à financer des projets intéressants et rentables », ndlr]. L’extrême droite ne s’attaque pas au cinéma parce qu’il vivrait de l’impôt des Français, ce qui est faux. Elle s’y attaque parce qu’il est libre.
Qu’est-ce qui rend le modèle français si singulier et pourquoi est-ce important de le défendre ?
Peu de pays au monde sont parvenus, face à la domination américaine, à préserver une production aussi abondante et aussi diverse, et c’est un modèle suffisamment singulier pour être étudié et imité ailleurs. Le défendre, ce n’est pas défendre une corporation, c’est défendre la possibilité même d’un cinéma libre et singulier. Et l’exemple argentin nous rappelle ce qui arrive quand on le démonte : ce n’est pas le marché qui prend le relais, c’est le vide.
« Il y a urgence à limiter la concentration du pouvoir de financement (…). Mais il y a aussi urgence à être plus inventifs dans notre façon de penser la vie des films »
Mikael Buch
Est-ce qu’il y aurait toutefois des réformes à envisager de votre point de vue ?
Oui, il y a urgence à limiter la concentration du pouvoir de financement afin de préserver une pluralité de points de vue fondamentale. Mais il y a aussi urgence à être plus inventifs dans notre façon de penser la vie des films en salles et en streaming. Trouver, par exemple, une façon de laisser aux films à petit budget toutes leurs chances de rencontrer un public. Aujourd’hui, on leur laisse une place si réduite qu’on les condamne d’avance à l’échec. Le comble est qu’on vient ensuite brandir cet échec comme la preuve ultime que le cinéma d’auteur n’intéresse plus personne.
Derrière cette attaque contre le CNC, est-ce que vous voyez une remise en cause plus large de l’idée même de culture publique ?
Oui, et c’est l’essentiel. C’est notre capacité à tenir ensemble qui est attaquée. La volonté d’anéantir le CNC ou de privatiser l’audiovisuel public s’inscrit dans le désir de voir advenir une culture qui ne devrait plus rien à la collectivité et tout au marché ou au pouvoir. Mais faisons attention aux prophéties autoréalisatrices. Tout est à inventer et rien n’est encore joué. C’est d’ailleurs souvent quand tout risque de vaciller que tout redevient possible. Défendre la culture publique, ce n’est pas seulement vouloir sauver les meubles, c’est affirmer un désir, celui d’un cinéma qui continue de vivre pleinement, dignement, et même joyeusement.
