
Présente-toi en un plat.
Si j’étais un plat, je serais une bouillie de riz sucré, un plat que l’on propose ici à Datil. On le mange avec des fruits frais, des fruits à coque…
Le nom de ton restau, Datil, est un hommage à la tarte aux prunes de ta grand-mère. Tu peux nous en parler ?
J’ai découvert cette prune en faisant des recherches sur la méthode des séchages de prunes pour l’émission On va déguster sur France Inter. J’avais adoré cette variété, et son petit nom. En cherchant un nom pour mon restaurant, j’ai pensé à la diversité des variétés de fruits et de légumes avec lesquels on travaille, à la diversité que défendent nos producteurs. La Datil est une variété de prunes cousine de la mirabelle – mirabelle qui est ma Madeleine de Proust en effet, car ma grand-mère avait des vergers et faisait des tartes aux mirabelles que je dévorais dans mon enfance.
Est-ce que certains univers de films ont inspiré ta cuisine ?
Hirokazu Kore-eda, chez qui il y a énormément de scènes de repas. J’aime la lenteur de ces films, leur naturalisme, l’histoire qui s’étire en temps réel, notamment dans Still Walking, qui se passe durant un repas de famille où tout le monde échange, se dispute…
Je pense aussi aux Merveilles d’Alice Rochwacher, qui se déroule en Italie, dans un univers très solaire, et raconte l’histoire d’un apiculteur. Il y a toute une sensualité autour du miel, qui m’a inspirée. C’est aussi une cinéaste qui met en scène des fortes têtes féminines, ce qui me plaît beaucoup. Ensuite, l’univers de Christophe Honoré, avec toutes ses scènes tournées en appartement parisien, avec de grands repas amicaux.

Sinon, j’adore le cinéma d’Eric Rohmer. Dans Le Rayon vert, un de mes films préférés, il y a toute une réflexion autour du végétarisme. D’ailleurs, j’ai failli appeler mon restaurant Le Rayon vert, mais il y avait déjà trop de restaurants de bord de plage qui s’appelaient comme ça… Je pense aussi à La Petite Dernière d’Hafsia Herzi, où il y a beaucoup de scènes de préparations de repas, autour de la figure de la mère. La cuisine est un espace réparateur, préparer un repas est un geste d’amour, une manière de communiquer au-delà de la parole. L’héroïne est dans une phrase de sa vie où elle n’arrive pas à formuler les choses, la cuisine devient un vecteur de communication. Je pense qu’Hafsia Herzi aime beaucoup la cuisine, ça se voit et ça me touche.
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Trois films qui sont comme une madeleine de Proust pour toi ?
Les Combattants de Thomas Cailly, que j’ai vu une dizaine de fois. J’ai adoré le personnage joué par Adèle Haenel, cette survivaliste qui cuisine des trucs infectes. Il y a un moment où mixe un maquereau cru avant de le boire à même le shaker [rires]. Le film est sorti il y a plus de dix ans, mais c’était déjà un personnage qui portait des valeurs écologiques.
Les Chansons d’amour de Christophe Honoré, qui a marqué ma génération de trentenaires. Ce qui me touche, c’est que le réalisateur n’est pas parisien, et pour moi qui n’ait pas grandi à Paris, c’était une façon de fantasmer cette vie-là. J’adore la comédie musicale, parce que ça fluidifie les sentiments des personnages. Encore Le Rayon vert d’Eric Rohmer. Ce que j’aime dans ce film, c’est le fait que l’héroïne s’autorise à ce poser des questions, elle vit seule, dans les années 1980, c’est hyper avant-gardiste.

Trois films pour parler du monde agricole ?
Vingt Dieux de Louise Courvoisier, qui se passe en Franche Comté, d’où je viens. Le scénario et les dialogues sont hyper bien ficelées, c’est enthousiasmant. La Ferme des Bertrand de Gilles Perret, documentaire qui raconte l’évolution d’une ferme sur 50 ans avec des images d’archive. Le film pose subtilement cette question : comment on créé un modèle agricole en France ? La Vie moderne de Raymond Depardon, très touchant, qui montre des figures qu’on a pas l’habitude de voir.
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Trois films qui donnent envie de dévorer un repas ?
Peau d’âne de Jacques Demy, pour la préparation du gâteau par Catherine Deneuve. C’est féérique. Call Me by Your Name de Luca Guadagnino, qui se passe dans une maison magnifique du nord de l’Italie. On ne voit pas vraiment ce que mangent les personnages, mais j’ai envie de partager leur art de vivre, leurs discussions estivales. Les Délices de Tokyo de Naomi Kawase, sur une petite dame qui tient une échoppe de Dorayaki [crêpe traditionnelle japonaise avec une pâte de haricots rouges, ndlr]. Je me souviens être sortie de la salle en ayant envie d’en dévorer.
Trois films pour s’immerger dans les coulisses d’un restaurant ?
Partir un jour d’Amélie Bonnin, pour le personnage de cheffe incarné par Juliette Armanet, très moderne, qui doit jongler entre des injonctions. Menus-Plaisirs – Les Troisgros de Frederick Wiseman, sur la famille Troisgros, qui raconte la vie d’un restaurant trois étoiles, de la création d’un plat à la mise en place du service en salles. Ca raconte bien le timing, la mise en scène d’un restaurant gastronomique. Une série documentaire, L’Invention de la cuisine de Paul Lacoste, immersion dans les coulisses de restaurants trois étoiles dans les années 1990. La réalité du métier détonne avec la mise en scène à laquelle nous ont habitué les shows culinaires, les chef’s table.

3 cinéastes avec lesquelles dîner ?
Hafsia Herzi, Justine Triet et Jane Campion.
3 films qui t’ont marqué en 2025 ?
La Petite Dernière, hyper unique, La Mer au loin de Saïd Hamich, mélo très touchant, dont on a pas assez parlé, sur les parcours migratoires, le fait qu’on ne sente jamais chez soi nulle part. Valeur sentimentale de Joachim Trier, dont j’avais déjà adoré Julie en 12 chapitres, sur les questions de réussite, de rivalité.