
Quelle est la première image du film qui vous est venue ?
En général, je ne cherche pas les images que le film génère, mais, pour Fjord, je me suis posé ces questions : que ces deux parents soient coupables ou pas, comment se déroule la première soirée après que leurs enfants leur ont été retirés ? [Dans le film, l’Aide à l’enfance extrait du foyer les cinq enfants du couple dès qu’apparaissent les soupçons de mauvais traitements, ndlr.] Qu’est-ce que tu dis à ton épouse ? Comment tu passes la nuit ? Qu’est-ce qui se passe les jours suivants ? J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour ce couple de parents, et je me suis demandé quelle était la limite à partir de laquelle on peut décider de ce qui est le mieux dans l’intérêt des parents et des enfants. J’ai commencé cette réflexion et j’y ai plus tard associé des images parmi les plus compliquées à faire au cinéma, celles qui expriment des idées abstraites. Comment montrer la douleur, l’affection, la tolérance ? Comment montrer ce tremblement de terre qui émerge dans une société quand on cache les problèmes ? Et je suis parvenu à cette idée d’avalanche qui se déclenche [que l’on voit à deux reprises dans le film, ndlr] pour dire que, malgré le calme apparent, si tu ne présentes pas un problème sur la place publique pour essayer d’y trouver des solutions, cela risque de se retourner contre toi.
D’où vient précisément le sujet de ce film ?
Je suis parti d’une affaire réelle qui a scandalisé la société roumaine : un cas qui avait opposé une famille roumano-norvégienne aux autorités norvégiennes. Après avoir lu tous les articles à ce sujet, j’ai perçu une sorte de modèle qui se répétait et ne concernait pas seulement ces deux sociétés. Des familles venues d’Europe de l’Est, mais aussi d’Asie, d’Inde ou d’Afrique rencontrent le même type de problèmes dans la plupart des pays nordiques, où la législation est très dure non seulement envers les parents violents, mais aussi envers les parents qui ne sont pas en accord total avec les valeurs de ces sociétés.
Les questionnements sur la polarisation que vous abordez ici prennent en effet une dimension universelle…
Quand j’ai commencé à m’y intéresser, il y avait par exemple aux États-Unis une vie démocratique assez respectueuse des droits des minorités. On avait l’impression que ça ne pouvait pas changer. Mais, dix ans plus tard, nous voilà avec le mouvement MAGA au pouvoir. L’histoire de mon film encapsule le conflit le plus irréconciliable de notre société actuelle, celui qui tourne autour du fondamentalisme. Si ta façon de penser exclut toutes les autres et que tu penses être le seul à avoir raison, tu finis avec une vision du monde qui n’est ni raisonnable ni négociable. C’est pourquoi nous nous retrouvons à une époque où il faut chercher une solution pour réparer nos sociétés divisées, radicalisées, coupées en deux, où très peu de gens essaient d’avoir un dialogue.

Nous avons fini par nous livrer à une série de monologues dans lesquels chacun considère l’autre comme irrationnel et où ce serait à la limite bien si l’on pouvait l’éliminer. La violence est aujourd’hui énorme dans nos sociétés, on ne peut pas continuer ainsi. Je trouvais inutile de faire un nouveau film sur la nécessité de tolérance dans un pays conservateur, mais intéressant d’en appeler à la conscience de personnes vivant dans une société plutôt avancée et éduquée. Leur faire comprendre qu’il vaut mieux essayer de convaincre des minorités aux idées irrationnelles avec des arguments plutôt que de leur imposer des valeurs. Car les gens ne changent pas d’avis si on les force.
« R.M.N » de Cristian Mungiu : l’engrenage de la xénophobie
Si Fjord est un drame psychologique âpre, on peut ressentir, comme vous l’avez dit, de l’empathie pour les personnages. Est-ce pour convier ce sentiment que vous avez fait appel à deux stars, Sebastian Stan et Renate Reinsve ?
C’était plutôt pour une raison économique. Je ne pouvais pas tourner ce film en Norvège, qui est un pays très cher, sans avoir de stars : elles m’ont permis de réunir le budget. Et, même si j’ai pour la première fois dirigé des vedettes, je continue selon moi à faire le même genre de film. Je n’ai pas opéré de changement dans mon cinéma, c’est la perception du public qui sera forcément différente grâce au star-system et à la séduction qu’il exerce. Cela ne signifie pas que les comédiennes que j’ai dirigées dans Au-delà des collines [Cosmina Stratan et Cristina Flutur ; le film est sorti en 2012, ndlr] et qui ont eu le Prix d’interprétation à Cannes sont moins bonnes actrices que Renate Reinsve, qui a reçu le même prix neuf ans après pour Julie (en 12 chapitres) [de Joachim Trier, 2021, ndlr].
Cela dit, il est vrai que j’essaie souvent d’employer des comédiens d’origine roumaine qui ont fait une carrière dans une autre cinématographie et une autre langue, mais qui peuvent encore parler le roumain. J’ai travaillé par exemple avec Anamaria Vartolomei [pour Traffic de Teodora Ana Mihai, inédit en France, dont Cristian Mungiu a écrit le scénario, ndlr]. Et je voulais depuis longtemps travailler avec Sebastian Stan [acteur roumano-américain né en Roumanie avant de partir aux États-Unis à l’âge de 12 ans, ndlr].
Nous avons essayé de travailler ensemble il y a une dizaine d’années, mais ce n’est pas simple : lui fait des films Marvel et moi, je ne sais pas ce que je fais, mais ce ne sont pas des films Marvel ! Je lui ai finalement dit que j’avais cette histoire, je lui ai envoyé trois pages de Fjord et il a dit oui. Pour la première fois, j’ai écrit un scénario avec un comédien précis en tête. Mais, comme il y a une grande différence entre le personnage de Fjord et le rôle que Sebastian joue dans Captain America [l’acteur interprète le rôle de James « Bucky » Barnes dans la franchise de Marvel depuis 2011, ndlr], je lui ai dit qu’il faudrait faire un petit changement physique pour qu’il se rapproche de cet homme humble éduqué dans un pays communiste, qui est très religieux et sent qu’il y a toujours une divinité plus forte que lui. J’ai donc décidé que ça l’aiderait d’avoir la tête rasée [de façon à donner l’impression qu’il a une calvitie, ndlr] et de ne pas ressembler du tout à un super-héros. Et puis, quand je suis arrivé en Norvège, comme tous les Européens qui découvrent la cinématographie de ce pays avec le Festival de Cannes, j’ai voulu rencontrer Renate Reinsve.

Elle a un côté très intimiste et beaucoup d’intuition. J’ai lu avec elle plusieurs rôles du film, et on est tombés d’accord : le mieux serait qu’elle forme ce couple de parents traditionnels avec Sebastian. Comme ce duo avait, en plus, déjà joué ensemble [dans A Different Man d’Aaron Schimberg en 2024, ndlr], ça m’a beaucoup aidé.
Avez-vous conservé les mêmes méthodes de mise en scène que pour vos films précédents ?
J’ai appliqué les mêmes principes que d’habitude parce que je n’en ai pas trouvé de meilleurs pour le moment ! C’est un style qui correspond à mes doutes éthiques et à mes moyens de cinéaste : je tourne en plans-séquences pour respecter l’intégrité du temps réel et je n’utilise pas de musique extradiégétique, car ce serait comme un commentaire extérieur de ma part. J’essaie de saisir les émotions que les personnages ressentent, sans intervenir avec des « trucs » cinématographiques trop manipulateurs, comme des mouvements et angles de caméra spectaculaires. J’essaie d’avoir une forme de sobriété.
Le but est de donner l’impression que j’enregistre des moments non pas de la réalité, mais de récits qui puissent être plausibles pour chacun de nous. On peut avoir la sensation de vivre dans un thriller rien qu’en lisant la presse ou en allant au travail. On a déjà beaucoup de problèmes et il n’y a pas besoin d’en ajouter pour retranscrire la pression de la société d’aujourd’hui. J’essaie de parvenir au même résultat qu’un thriller américain, mais avec les moyens de la réalité. Les acteurs ont compris qu’une forme de liberté venait avec la fatigue. Ils ont parfois peur d’être ridicules et se défendent. Moi, je suis là pour les pousser à laisser leurs émotions s’exprimer, et elles s’expriment mieux une fois qu’ils connaissent leurs dialogues et que le texte vient mécaniquement. Là, tout à coup, l’acteur peut se concentrer sur ce qu’il ressent.

Dans une réplique mémorable de Fjord, un représentant roumain critique les autorités norvégiennes en disant qu’elles se permettent des abus de pouvoir car elles n’ont pas connu le communisme. S’agit-il d’un trait d’humour ou, en quelque sorte, de votre propre point de vue ?
Je fais toujours confiance au public pour qu’il utilise son esprit critique. Ce ne sont pas mes opinions qui sont exprimées dans le film. Je respecte la liberté de chaque personnage, qui représente une partie de la société et dont je cite les arguments sans les moquer, les caricaturer ou les commenter. Il y a effectivement aujourd’hui des personnes qui vont avoir une pensée stéréotypée et vont généraliser comme ce personnage. J’aimerais que le public comprenne que ce protagoniste tente d’influencer les opinions de ses interlocuteurs. Les points de vue des personnages sont subjectifs, et le film donne des indices qui montrent que ce que les personnages disent n’est pas forcément la vérité, mais vise à défendre leur propre intérêt.
Cristian Mungiu, l’enfer du père
Aujourd’hui, dans un monde où l’on adopte tous des opinions d’autres personnes sur les réseaux sociaux, nous avons aussi besoin de comprendre ce que l’on pense soi-même en nous forgeant nos propres convictions. Et quand j’écris ce dialogue sur le communisme, cela renvoie aussi à la frustration que des gens comme moi, qui ont expérimenté le vrai communisme, peuvent avoir quand ils voient qu’une certaine illusion demeure encore en Occident autour du communisme théorique. Car, même quand les idées sont généreuses, quelqu’un devra les appliquer dans la réalité et cela peut être dangereux de laisser trop de pouvoir à une seule personne. Car elle va commencer à croire qu’elle peut tout décider pour tout le monde et qu’elle sait mieux que les citoyens ce qui est bon pour eux.
Au bout du compte, le film donne-t-il un espoir quant aux règlements des conflits ? On peut percevoir dans le dernier plan la formulation d’une certaine bienveillance…
J’ai cherché à trouver un équilibre entre les arguments de chacune des parties impliquées, car le film ne parle pas d’un conflit entre la Roumanie et la Norvège, mais de la difficulté qu’ont les conservateurs et progressistes à partager la même société. Et l’espoir vient comme toujours avec les enfants. Ils sont plus capables d’empathie et de tolérance que les adultes et sont plus ouverts aux changements et à l’altérité. En même temps, ce n’est pas raisonnable de leur laisser la responsabilité de changer à eux seuls le monde. On doit faire tout ce qu’on peut avant de transmettre aux générations futures un monde qui serait irréparable.

C’est aux adultes de faire des efforts s’ils veulent voir un changement dans la société, en commençant par laisser les enfants être plus libres. Les enfants comprennent que ce ne sont pas les choses les plus nobles que peuvent dire leurs parents qui importent, mais que ces idées éthiques soient réellement mises en pratique. Concernant la fin du film, si quelqu’un a vraiment changé au bout de cette histoire, ce sont les enfants, et notamment les deux adolescentes, celle de la famille conservatrice et celle de la famille qui se veut plus progressiste.
L’une a découvert que la vie n’est pas toujours tout à fait rationnelle et qu’on ressent parfois des choses intuitives et spirituelles. Et l’autre a compris qu’obéir toujours à ses parents et à l’éducation qu’ils vous donnent n’est pas forcément la meilleure solution. C’est notre esprit critique personnel qui doit nous permettre de prendre librement des décisions pour notre propre vie.
Fjord de Cristian Mungiu, Le Pacte (2 h 26), sortie le 19 août
