
Quelle fut votre première réaction en lisant le scénario de Fjord ? Avez-vous pu vous identifier facilement à votre personnage de Lisbet, cette mère aux convictions religieuses ?
J’ai d’abord appris que Cristian Mungiu se préparait à tourner un film en Norvège et qu’il voulait me rencontrer. Et au départ on a discuté des deux rôles féminins : Mia, qui vit dans la famille libérale, et Lisbet, qui représente la famille conservatrice. Le choix le plus évident aurait été que je joue Mia, car sa vie ressemble davantage à la mienne. Mais j’ai pourtant ressenti un sentiment physique très fort face au personnage de Lisbet. Il y a eu un changement à l’intérieur de mon corps et je me suis en quelque sorte connectée à elle, comme si je ressentais de façon aigüe sa relation à Dieu, le fait qu’elle soit si humble envers sa foi et sa structure familiale, le fait qu’elle ait tous ces rituels et cet ordre dans sa vie qui est si différente de la mienne. Comme le naturalisme est très important pour Cristian Mungiu, on a longtemps discuté pour comprendre ce que je ressentais et quel était mon mode d’attachement à ce personnage. Au final j’étais sûre de vouloir jouer ce rôle et Cristian a senti la même chose.
Et ne craigniez-vous pas que l’opposition qui se met en place dans le film entre cette famille très pieuse et la société norvégienne plus progressiste ne flirte avec les stéréotypes ?
Je n’avais pas peur qu’il y ait des stéréotypes car je fais confiance au cinéma de Cristian Mungiu [réalisateur entre autres de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, Palme d’or à Cannes en 2007, ndlr] ! Un des thèmes du film est justement d’essayer de voir à quel point il est difficile de vraiment comprendre quelqu’un qui est très différent de vous. Et j’ai directement pu mettre en pratique cette idée en entrant dans ce rôle. Peut-être que si je rencontrais Lisbet dans la vraie vie, j’aurais un peu peur d’elle. Et que si je faisais face à une personne au mode de vie aussi rigide, je ne la comprendrais pas. Mais j’ai tellement aimé ce processus de me rapprocher d’elle et cet exercice d’empathie pour un personnage si différent de mes précédents rôles que l’expérience fut incroyable.
Vous formez dans le film avec Sebastian Stan un couple roumano-norvégien. Comment avez-vous réussi à rendre aussi crédibles ces deux parents qui ne parlent pas la même langue maternelle ? Le fait d’avoir tourné ensemble dans A Different Man [film réalisé par Aaron Schimberg, ndlr] a-t-il aidé ?
Je crois que, en raison de la méthode de travail de Cristian Mungiu, il n’est pas nécessaire de construire une relation avec les autres acteurs avant. C’est de toute façon arrivé puisque nous avons tourné dans un tout petit village de Norvège, où vivent seulement 25 habitants entourés de montagnes. Nous étions ensemble tout le temps, prenions tous nos repas ensemble et avions de grandes conversations sur les thèmes du film. Mais Cristian construit sa mise en scène sur le plateau de façon très particulière en faisant beaucoup de prises et en nous faisant jouer de différentes façons pour essayer différentes variations d’une relation à l’intérieur de la même scène. Et il choisit ensuite quelle prise utiliser. Pour moi c’est là que réside la vraie poésie de son cinéma et il n’est en cela pas indispensable de sentir une totale proximité avec vos partenaires. Et comme nous avions déjà travaillé ensemble avec Sebastian Stan, cela nous a surtout permis de découvrir ensemble cette nouvelle manière de travailler.

Fjord traite à sa manière de la polarisation croissante du monde et de la difficulté à écouter des personnes aux opinions différentes. Est-ce quelque chose que vous constatez autour de vous ?
C’est une grande question. Nous vivons dans un monde où il est toujours plus simple pour l’esprit humain de tirer des conclusions hâtives, de décider vite et d’être très sûr de ce que l’on pense. Car affirmer quelque chose avec certitude permet de vite passer la suite. Mais rester réellement ouvert, être dans le doute, se poser des questions et remettre en cause votre manière de vivre, vos opinions et vos croyances est un moyen d’accéder à l’empathie. J’ignore si le monde a toujours été comme ça et s’il a toujours été plus facile de voir les choses en noir et blanc, mais nous sommes clairement aujourd’hui exposés en permanence à travers Internet à énormément d’informations qui nous poussent à tout juger très vite. Cela atténue l’anxiété de juger quelqu’un car vous avez déjà décidé qui est cette personne, qui vous êtes et à qui vous décidez de vous identifier. Mais si on reste ouvert, on ressentira peut-être davantage de peur mais on aura aussi plus d’empathie pour des personnes se trouvant dans des situations différentes. C’est le thème le plus important du film et une chose qui importe beaucoup pour moi. Nous sommes tous entourés par ces petites vidéos courtes qui sont très dogmatiques et nous font tirer des conclusions rapides. Mais quel meilleur moyen existe-t-il pour apprendre sur la société que de regarder un film qu’une équipe a passé des années à élaborer pour que vous puissiez ensuite le regarder avec un public dans un cinéma et en discuter ? Il n’y a plus tant d’espaces ou de lieux qui soient aussi puissants que le cinéma aujourd’hui. Car quand vous lisez tout seul dans votre coin une opinion très arrêtée, ce n’est pas une conversation ni un débat. Et je pense que Fjord diffuse en cela une forme d’espoir et n’est pas un film pessimiste. Il ne vous dit pas quoi ressentir et ne vous donne de réponses arrêtées mais vous pousse à garder votre esprit ouvert pour essayer de sortir d’un monde polarisé.
Le tournage de ce film fut-il au final fondamentalement différent de ceux avec Joachim Trier [comme Julie (en 12 chapitres) qui a valu à Renate Reinsve le prix d’interprétation féminine à Cannes en 2021 ou Valeur sentimentale, qui lui a valu une nomination à l’Oscar 2026 de la meilleure actrice, ndlr] ?
Oui, c’était très différent de mes autres expériences car la méthode de Cristian reste unique. Il sait que les films peuvent être manipulateurs et vous indiquer ce qu’il faut ressentir en termes d’émotion par exemple à travers l’utilisation d’une musique précise. Et comme il ne voulait pas guider des émotions spécifiques, il mettait la caméra loin et ne faisait pas de gros plans sur les visages qui nous plongeraient dans les sentiments et les pensées des personnages. Il estime que la caméra voit tout et il essayait de rendre chaque mouvement aussi objectif que possible. La musique est quant à elle déjà présente sur le plateau quant on tourne. Il donne au public l’opportunité de ne pas forcément décider qui a raison ou tort dans le récit. En voyant le film pour la première fois, je me suis ainsi retrouvée à débattre avec moi-même en me demandant si j’avais raison ou tort. Sur le plateau ette méthode était clairement difficile au début mais une fois que je m’y suis habituée, j’ai apprécié. Cristian Mungiu a vraiment une sorte d’idéalisme sur la manière de fabriquer un film.

Depuis Julie (en 12 chapitres), vous multipliez les films aux genres variées et serez ainsi bientôt à l’affiche du film d’horreur Backrooms. Qu’est-ce qui motive à chaque fois vos choix de rôles ?
Dans mes choix, je suis très orientée vers les cinéastes. Je ne veux pas être au service de moi-même mais au service de la vision d’un cinéaste. C’est une chose sacrée de voir des artistes avoir une inspiration et une manière spécifique de l’exprimer. Si je voulais faire ça moi-même, je deviendrais réalisatrice. Mais je préfère être un élément de la vision de quelqu’un. J’aime repousser les barrières de ce qu’un rôle peut autoriser mais uniquement dans le but de rendre le film meilleur. Et je me sens encore plus libre quand un cinéaste a une vision claire de ce qu’il veut. Si un cinéaste ou une production n’ont pas de direction précise, c’est plus chaotique et vous ne pouvez pas aller aussi loin que lorsqu’il y a des choix forts sur la forme d’un film.
On a aussi appris que vous tournerez bientôt dans If Love Should Die, de Mia Hansen-Løve, qui semble raconter la vie de l’écrivaine philosophe anglaise Mary Wollstonecraft à la veille de la Révolution française.
Je crois que le mieux est de ne pas savoir trop de choses sur ce film et de laisser une part de mystère. J’adore en tout cas le cinéma Mia Hansen-Løve, qui une réalisatrice au travail tellement intelligent et sensible. C’est une grande cinéaste que j’admire.
À propos d’amour, diriez-vous qu’il y en a aussi dans Fjord, malgré le côté froid et glaçant de cette histoire ?
Oh oui, totalement. En voyant le film une deuxième fois, j’ai vu que beaucoup de gestes d’amour et d’actes de soin se produisent en permanence. Juste avant que la police n’arrive dans la maison familiale, le personnage de Mihai, que joue Sebastian Stan, donne ainsi de la nourriture aux poissons. Et quand les enfants ne sont pas autorisés à aller à faire la fête, on voit que les voisins viennent malgré tout leur manifester de l’affection. Cristian place ce type d’actions tout au long du film. Moi à la première vision de Fjord j’ai surtout vu l’aspect tragique et triste mais la deuxième fois, j’ai découvert beaucoup de nouveaux éléments. C’est un film qu’on peut voir plusieurs fois et qui démontre que l’existence est à la fois tragique et remplie d’amour et qu’on ne peut pas tout contrôler.
