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« Tendres passions » : le temps d’aimer et le temps de mourir 

  • Léa André-Sarreau
  • 2022-09-28

Conspuée par la critique française lors de sa sortie en 1983, cette romcom de James L. Brooks aux allures de bluette dissimule dans des plis insoupçonnés une peinture splendide et cruelle de la vie de famille, au détour d’une mise en scène pleine de ruptures de ton. Le film ressort ce 28 septembre en salles.

« C’est la mort subite du nourrisson. » Dans l’obscurité d’une chambre d’enfant, une mère qu’on devine envahissante (Shirley MacLaine) s’adresse à son mari resté hors champ : elle en est certaine, son bébé a arrêté de respirer. Une secousse violente suivi des cris de l’enfant lui assureront qu’il est bien en vie – et qu’il a réveillé tout le voisinage dans un boucan infernal.  

Cette scène d’ouverture pose le ton de Tendres Passions : entre Gilmore Girls et Douglas Sirk, à la jonction entre le mélo et le soap opera, la légèreté et le drame. Un étrange mélange qui séduit à l’époque le public américain, et déconcerte la presse française, jugeant grotesque cette bigarrure des affects et des tons. Cette réception expliquera le désamour un brin méprisant des cinéphiles pour ce film qui porte les stigmates de l’esthétique publicitaire – goût feuilletonesque pour l’ellipse, tableaux de l’american way of life et leurs intérieurs précieux qui nous arrivent aujourd’hui avec un arrière-goût de toc, comme un gimmick suranné des années 1980.  

C’est que Tendre Passions, avec son esthétique de roman-photo et sa photographie ouateuse, a tout de la rom com à Oscars (il en remportera d’ailleurs cinq, dont celui du meilleur film). En chroniquant sur trente ans la relation fusionnelle et conflictuelle entre une veuve (Shirley MacLaine, donc) et sa fille Emma (Debra Winger) devenue à son tour mère, James L. Brooks dresse une fresque d’une grande fluidité, ponctuée de moments archétypaux qui donnent le sentiment de saisir, par le trou de la serrure, quelque chose de l’essence de cette Amérique blanche et bourgeoise qui a oublié d’être heureuse.  

Imprévisible, presque anarchique, la narration refuse de prendre une direction figée, s’offre comme une série de tableaux où la tristesse des événements (la désillusion du mariage, l’adultère, le cancer) est désamorcée par une réplique piquante, tandis que les moments de joie se teintent d’une mélancolie insoupçonnée.  

Dans les plis de cette standardisation consensuelle, James L. Brooks insère ainsi des éléments disruptifs, venus faire craqueler le puritanisme de son sujet. C’est à Jack Nicholson, dans la peau d’un ancien astronaute alcoolique à la libido débordante qui séduit Shirley MacLaine, que revient ce rôle de trouble-fête burlesque. Mais le premier à initier le désordre dans le désir et les conventions, c’est James L. Brooks lui-même.

Par un renversement des stéréotypes, il fait d’Emma, promise à un avenir brillant, une mère au foyer puis une héroïne tragique, tandis que sa mère s’affranchira des conventions. Sa trajectoire physique et psychologique, progressant de l’artifice à la simplicité, ressemble à la morale de ce beau film :  il faut parfois un immense chagrin pour réapprendre à aimer.  

Tendres passions de James L. Brooks, ressortie le 28 septembre, Les Accacias, 2h12 

Images (c) 1983 Paramount Pictures

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