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QUEER GAZE · « La Vie d’Adèle, ou ce que c’est d’être lesbienne » par Charlie Medusa

  • Timé Zoppé
  • 2023-03-02

Cette semaine, carte blanche à Capucine Delattre, alias @CharlieMedusa sur Twitter (à suivre absolument !). L’autrice et éditrice de 22 ans revient pour nous sur sa douloureuse expérience de visionnage de « La Vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche, qui a reçu il y a dix ans la Palme d’or avec les deux actrices principales, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, mais aussi un accueil très contrasté chez les femmes queer.

Queer Gaze est la rubrique de notre journaliste Timé Zoppé sur le cinéma LGBTQ+.

J’ai vu La Vie d’Adèle à 19 ans, quelques mois après mon premier coming-out (qui ne serait pas le dernier, parce que non, le coming-out, ce n’est pas aussi linéaire que pas mal de films essayent de nous le faire croire). Le mot « lesbienne » m’impressionnait, et j’avais hâte de me l’approprier. Et puis il y a eu ces trois heures de cul, de cris, de larmes, de disputes à deux balles, cette sale histoire qui commençait par une tromperie et s’achevait par une trahison. Moi qui n’avais encore jamais couché avec une femme, je recevais les scènes de sexe entre les deux actrices avec un malaise croissant. Je ne connaissais pas le sens du mot fétichisme, mais j’en avais la définition sous les yeux. Ce n’était pas du sexe qui faisait grandir les personnages. C’était du sexe à consommer, un objet de chair et de peau pour spectateur en mal de porno. Des corps lisses épilés comme des œufs plein air, contorsionnés dans des positions mécaniques qui m’évoquaient davantage des enchaînements gymnastiques que les beaux moments d’amour dont je rêvais.

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Qu’avez-vous ressenti en voyant le générique de fin défiler ? Un élan de beauté, d’inspiration, vraiment ? De mon côté, c’était de l’abattement. Les films ne sont pas la vie, mais il est sacrément difficile d’avoir espoir en sa vie lorsqu’on n’a pas dans son cœur quelques films pour nous en donner. Comment accepter d’être rapprochée de quelque façon que ce soit du personnage d’Emma [joué par Léa Seydoux, ndlr], exemple typique du stéréotype de la lesbienne manipulatrice qui use de son influence sur sa copine plus jeune qu’elle [campée par Adèle Exarchopoulos, ndlr], comme plein de gens m’avaient déjà raconté que les lesbiennes en avaient l’habitude (« tu sais, les relations entre femmes, c’est toxique, c’est vicieux, c’est toujours plein de coups bas ») ? Comment accepter l’alternative déprimante qui m’était ici proposée ? Ne pouvais-je pas devenir autre chose qu’une peste hautaine ou une gamine soumise ?

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« Quel est le problème avec La Vie d’Adèle ? » m’a-t-on souvent demandé depuis, en général après m’avoir entendue pester cinq minutes durant au sujet du film. C’est une histoire de légitimité, c’est ça ? Un artiste ne peut-il pas décrire des réalités qui ne le concernent pas ? Un homme cisgenre hétérosexuel ne peut-il pas raconter une histoire d’amour lesbienne ? La réponse est simple : bien sûr que si. Mais. Seulement à condition de se renseigner, d’adopter une posture d’humilité, d’écoute, d’ouverture, faute de quoi on passera à côté de toute la richesse, toute la nuance, tous les détails insoupçonnés de l’expérience des personnes concernées. C’est le travail qu’a fait Laurent Micheli avec Lola vers la mer ou Todd Haynes avec Carol… et que n’a pas fait (ou pas voulu faire) Abdellatif Kechiche pour La Vie d’Adèle.

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Parce qu’être lesbienne, ce n’est pas uniquement être une femme qui couche avec une femme. Et ça, Kechiche ne semble pas en avoir conscience. Être lesbienne, c’est aussi passer des années à interroger son rapport aux hommes, voire à se forcer à sortir avec certains d’entre eux. Partager ses vêtements avec sa copine. Ne pas oser l’embrasser dans la rue. Répondre aux questions débiles des inconnus – dont on aimerait bien voir la tête si nous aussi on se mettait à leur demander comment ils s’y sont pris pour faire leurs gosses. Ne plus avoir à se soumettre aux mêmes critères de beauté qu’avant. Être lesbienne, c’est le dire, ou pas, l’un et l’autre, l’un puis l’autre, malgré soi parfois, encore et toujours, rencontre après rencontre. Et rien de tout cela n’apparaît dans ce film aussi long qu’un Paris-New York à la nage, qui n’a manifestement pas trouvé dans ses 2 h 59 de métrage la moindre occasion de raconter la vie lesbienne, les insultes des hommes, les lieux communautaires, les assos, les memes, les rires, le moment rigolo où on enlève toutes les deux nos bijoux après s’être déshabillées, les galères de règles, les remarques des parents, les regards bizarres des amis qui répètent trop souvent que ça ne leur pose aucun problème pour qu’il n’y en ait au moins pas un petit.

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S’il existait des dizaines, des centaines de bons films lesbiens sensibles et nuancés, on pourrait évidemment se permettre de raconter aussi les histoires glauques et sordides, les meufs mauvaises et menteuses. Mais ce n’est pas le cas, et ce ne sera pas le cas avant longtemps – entre lesbiennes, on compte les films qui nous parlent vraiment sur les doigts d’une main à moitié fermée – pour ma part, ce sera Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, La Belle Saison de Catherine Corsini et le fameux Carol.

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Alors pour le moment, célébrer, exposer et récompenser les films comme La Vie d’Adèle, c’est dire aux jeunes lesbiennes comme moi que c’est ça, le lesbianisme, le vrai, celui que l’art doit raconter, et donc celui qui va constituer leur réalité. C’est dire en parallèle aux personnes hétérosexuelles qu’il n’y a pas à aller chercher plus loin pour comprendre l’homosexualité féminine. Que le rejet des lesbiennes, ça se résume aux lycéennes qui gueulent un coup au début du film, que le militantisme LGBT, c’est un passage en manif de temps en temps et basta. C’est occulter la vérité, à savoir que les violences que nous subissons sont cachées, normalisées, que la lesbophobie passe avant tout par notre mise à l’écart – par exemple, lorsque l’on donne une Palme d’or à un homme hétérosexuel pour son « histoire d’amour » lesbienne.

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L’approche de Kechiche, sensationnaliste et réductrice, est d’autant plus frustrante que le réalisateur met parfois le doigt sur des agressions plus subtiles, notamment lors d’une scène où un ami d’Emma pose à Adèle des questions très déplacées sur son attirance pour les femmes, mais ne va jamais au-delà. Forcément, la souffrance vécue, le silence imposé, la marginalisation, c’est beaucoup moins intéressant que la shock value de blagues salaces, d’ados qui crient et d’un 69 de six minutes de long. Et puis tant qu’à faire, autant que ça se finisse mal, bien mal, pour qu’on ressorte de là en se disant que cette relation n’était qu’une erreur de jeunesse – l’homosexualité, c’est bien connu, n’est qu’une phase.

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Penser que ce n’est qu’un film et que je fais toute une histoire de ce qui n’est qu’une œuvre parmi tant d’autres est, hélas, réducteur. La Vie d’Adèle est depuis dix ans l’unique film lesbien à être entré dans la culture mainstream, et on continue à faire le lien, même inconscient, entre les ébats cliniques d’Adèle et Emma et ce que les vraies lesbiennes de la vraie vie font vraiment au lit. Encore aujourd’hui, on me dit « ah, tu es lesbienne, tu as vu La Vie d’Adèle ? ». La réponse c’est que oui, je l’ai vu, et que j’aurais préféré ne pas.

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