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« Jeanne Dielman » de Chantal Akerman élu meilleur film du monde (et c'est une petite révolution)

  • Léa André-Sarreau
  • 2022-12-05

La revue britannique Sight & Sound a sacré cette chronique féministe et avant-gardiste de la Franco-Belge Chantal Akerman meilleur film de tous les temps. Aucune réalisatrice n'était jusqu'ici parvenue à se hisser à la première place de ce classement.

C'est une petite révolution. Sight and Sound, plus vieille revue de cinéma fondée en 1932 par le British Film Institute, dresse tous les dix ans un classement à partir des notes de 1 600 critiques professionnels à travers le monde pour désigner les 100 meilleurs longs métrages de l'histoire du cinéma. Cette année, pour la première fois, une réalisatrice s'impose à la première place. Et pas n'importe qui, puisqu'il s'agit de la Franco-Belge Chantal Akerman (News from Home, La Captive) pour son film Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles, sorti en 1975.

Quand Chantal Akerman parlait de son cinéma à Cannes

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C'est un film âpre et exigeant, dans lequel la réalisatrice abandonne le romanesque pour s'attacher à décrire chirurgicalement le quotidien aliénant d’une jeune veuve qui élève seule son fils et se prostitue chez elle. A la faveur d'une grande lenteur - la caméra ne quitte jamais le huis clos de la maison, filmé en plans séquences qui disent la violence d'une existence coupée du monde -, Chantal Akerman donne une existence charnelle, concrète, à toutes ces femmes fantômes qui s'oublient dans la répétition des tâches ménagères, règnent tristement sur des foyers où la société les a reléguées. Elle y redéfinit aussi les contours du plaisir féminin, en proposant des images qui subvertissent le point de vue masculin dans des scènes de sexe crues.

Un reflet qui palpite dans « Jeanne Dielman. 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles » de Chantal Akerman

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Par ailleurs, Jeanne Dielman est aussi le film d'une rencontre entre une réalisatrice et une actrice : Delphine Seyrig, militante féministe et émancipée, qui signa entre autres le Manifeste des 343 salopes - pétition réclamant la législation de l'IVG en 1971 - et réalisa en 1977 Sois belle et tais-toi, documentaire magistral sur l’oppression des femmes dans le milieu du cinéma.

Chantal Akerman par sa monteuse Claire Atherton

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Couronner ce film engagé et expérimental d'une femme européenne est d'autant plus symbolique qu'il détrône les célèbres et imposants Vertigo d'Alfred Hitchcock et Citizen Kane d'Orson Welles, respectivement élus meilleur film de tous les temps en 2012 et 2002. Et qui conservent tout de même cette année les deuxième et troisième places du classement.

Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos, caméra au poing

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Notons que malgré quelques signes de diversification - Beau travail de Claire Denis se fraye un chemin à la 7e position, Cléo de 5 à 7 d'Agnès Varda à la 14e position - et de rajeunissement - Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (30e place), Moonlight de Barry Jenkins (60e place), Get Out de Jordan Peele (95e place) -, le classement reste globalement très classique et masculin. Sur les réseaux sociaux, le couronnement de Chantal Akerman, dont l'œuvre reste relativement confidentielle, a paradoxalement provoqué un énorme retentissement. Parmi le flot de commentaires, le cinéaste américain Paul Schrader, scénariste du Taxi Driver de Martin Scorsese (classé en 29e position) et du récent The Card Counter, a fustigé le palmarès, le qualifiant de « réévaluation woke déformée » et « politiquement correcte » sur Facebook.

Les sons dans « Jeanne Dielman » de Chantal Akerman

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A ceux qui douteraient encore du génie de Chantal Akerman, on conseillera le fantastique documentaire que Sami Frey a consacré au tournage de Jeanne Dielman en 1975. Dans ce making of bavard, on découvre une Delphine Seyrig tempétueuse, contestant le scénario et la place de la caméra.

La jeune Chantal Akerman, clope et bière à la bouche, est à la fois déstabilisée et galvanisée par la force de proposition de son actrice. Voir ses deux femmes au travail, terriblement complices mais sans pitié, d'une lucidité féroce, nous rappelle la modernité presque anachronique du propos du film, contenue dans cette déclaration face caméra de Delphine Seyrig : « On peut devenir archi féminine parce que c'est la seule façon de s'en tirer. C'est peut-être ce qui m'est arrivée, de jouer la féminité parce que je savais que c'était l'unique carte à jouer dans notre société. C'est une forme de désir de survie. Maintenant, j'espère qu'il y aura des manières plus intéressantes de s'en tirer. »

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