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Marion Cotillard

  • Quentin Grosset
  • 2021-06-30

L’impressionnante filmo de l’actrice oscarisée compte quelques objets étranges et décalés. « Annette », opéra dédaléen du très rare Leos Carax, présenté en ouverture du Festival de Cannes, en marque l’apothéose – pour nous, c’était le moment idéal pour enfin la rencontrer. Marion Cotillard y incarne Ann, une cantatrice célèbre, en couple avec Henry (Adam Driver), une star du stand-up. Après la naissance de leur fille, Annette, son personnage sera mené dans une traversée aussi sombre que grandiose entre la vie, la scène et les limbes. L’occasion de poser à l’actrice quelques questions sur son besoin d’intensité, et ses propres fantômes.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le cinéma de Leos Carax, dans sa mise en scène ?

 J’ai vu tous ses films, j’aime passionnément son tout premier, Boy Meets Girl, et je considère Holy Motors comme un chef-d’œuvre. J’aime être embarquée dans un univers où je ne sais pas ce qui va m’arriver. Dans tous ses films, il y a des moments de grâce ; cette poésie, c’est quelque chose d’assez complexe à expliquer. En tout cas plus complexe qu’une émotion brute, comme juste des rires ou des larmes.

Holy Motors, comme je suis actrice, il y a un endroit où ça me touche particulièrement [le film, sorti en 2012, raconte une journée dans l’existence de M. Oscar, qui voyage de vie en vie, ndlr]. Mais il y a une telle richesse que ça va au-delà de ce que ça raconte sur l’acteur, le film exprime des choses sur l’amour filial que je trouve très profondes.

 Je me souviens très bien du moment où je suis allée voir Les Amants du Pont-Neuf au cinéma. À l’époque, le film était très attendu, parce qu’il était arrivé tellement de choses sur le tournage… [il avait été plusieurs fois interrompu, parce que Denis Lavant s’était blessé, que le budget avait été largement dépassé, que trois producteurs différents s’étaient relayés… ndlr.] Il y avait de la folie dans cette histoire.

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Et, bien sûr, j’ai été très marquée par cette scène dans Mauvais sang où l’on voit Denis Lavant danser sur du Bowie dans la rue, je trouve ça absolument grandiose.

Comment vous a-t-il présenté le rôle ?

On s’est rencontrés il y a six ans. C’était assez tôt dans son processus de création. Il m’a tout de suite dit que c’était une comédie musicale, on n’a pas parlé plus que ça du personnage… Mais je n’étais pas disponible à ce moment-là, ma vie me prenait autre part, j’avais des priorités de famille. Je sais qu’il a vu plusieurs actrices avant de revenir vers moi, deux ans plus tard. Il n’y avait alors plus rien qui m’empêchait de faire le film.

Il m’a donné des références pour cerner le caractère d’Ann, précisé de quelle manière il la voyait amoureuse de Henry. Il m’a montré une interview de Romy Schneider avec un acteur dont j’ai oublié le nom. On voyait qu’elle s’exprimait avec force et douceur, mais une autre dimension était plus imperceptible : elle était amoureuse de cet homme. Dans cette interview, qu’on a analysée en détail, il m’a pointé des regards précis, des moments qui étaient forts pour lui

Les tournages de Leos Carax ont la réputation d’être difficiles. Aviez-vous des appréhensions avant celui-ci ?

Oui, une énorme appréhension à propos du chant, notamment les parties opératiques. J’ai accepté le film au mois de mai, et on tournait en septembre, donc je n’avais pas beaucoup de temps devant moi pour devenir chanteuse d’opéra. Je m’étais préparée à chanter dans plusieurs positions, parce que je savais que j’allais devoir être allongée, nager, des situations pas idéales pour poser sa voix. Je m’étais entraînée seule à chanter en nageant le dos crawlé. Mais, sur le plateau, avec le trac, l’envie de donner le meilleur pour ce cinéaste que j’aime tant et qui fait si peu de films, je dois avouer que j’avais une pression plus forte que d’habitude.

Il paraît que, quand vous étiez petite, vous vouliez être Debbie Reynolds, l’interprète de Chantons sous la pluie. Vous avez des souvenirs de ça ?

C’est vrai que Chantons sous la pluie était un de mes films préférés et que Debbie Reynolds me faisait totalement rêver – j’avais appris la chorégraphie de la sortie du gâteau par cœur. Je la trouvais sublime, drôle, débordante d’énergie, et elle m’a vraiment donné envie de faire du cinéma, de chanter, de danser.

Si vous vouliez faire découvrir un film méconnu, quel serait-il ? 

Le premier qui me vient en tête, c’est À corps perdus (2005) de Sergio Castellitto. Penelope Cruz y donne une des interprétations féminines qui m’a le plus renversée. Ce n’est pas un film très connu de sa filmographie, mais pour moi c’est un de ses plus grands rôles [celui d’une femme de chambre avec qui le héros trompe sa femme, ndlr]. C’est compliqué de mettre des mots sur ce que j’ai ressenti : dans ce film, elle est d’une liberté bouleversante, magnifique. C’est un vrai rôle de composition, et j’ai été totalement surprise par ce qu’elle faisait de son personnage.

À la sortie des Fantômes d’Ismaël en 2017, dans lequel vous jouiez une revenante, le réalisateur Arnaud Desplechin déclarait : « Marion Cotillard ne joue pas le personnage comme un fantôme mais comme une vraie fille. Elle fait tomber le mythe de son piédestal. » Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Je trouve ça beau déjà. Dans le film d’Arnaud, il y avait par rapport à ce personnage quelque chose de mystérieux et en même temps de réel. Mais qu’est-ce que le réel ? Il est peut-être différent pour chacun… Au-delà du mystère, j’ai besoin de trouver ce qui raccroche un personnage à la vie, son authenticité, un point auquel on peut s’identifier. J’essaye toujours de rester à la même hauteur que les personnages – enfin, autant que possible, car il y en a certains que j’ai pu regarder la tête en l’air, ou au contraire d’un peu en dessous. Néanmoins, ils sont toujours ancrés dans le réel, c’est ce qui les relie au spectateur.

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Dans une interview au Guardian en 2014, vous racontiez que le personnage d’Édith Piaf, que vous incarniez dans La Môme d’Olivier Dahan, vous avait suivie bien après le tournage, et que vous aviez dû avoir recours à des séances de chamanisme pour qu’il vous quitte.

Oui, enfin ça c’était vraiment off the record. Je n’étais vraiment pas très contente que ce soit publié car c’était une conversation après l’interview. Forcément, si on n’a pas toutes les explications, on peut s’imaginer des choses un peu mystiques…. Effectivement, la réalité après La Môme, ça a été qu’il a fallu se défaire de ce rôle qui m’avait habitée pendant des mois.

C’était plus comme une rupture, comme quand on a vécu des choses très fortes avec quelqu’un et que ça s’arrête. En l’occurrence, ça devait s’arrêter car être actrice c’est un travail, je n’ai pas envie de rester avec mes personnages. Vivre à l’intérieur d’un personnage ou faire vivre un personnage en soi – je n’ai jamais bien su, je pense que c’est dans les deux sens –, c’est entrer dans une forme de mimétisme, de proximité, il y a une dimension mystérieuse, quelque part, oui, assez mystique. Le jour où ça prend fin, on se sent seul.

Il n’y a pas de tristesse, mais il y a une forme d’errance. Ça peut prendre plus de temps avec certains personnages qu’avec d’autres. Au moment de La Môme, j’étais seule, je n’avais pas d’enfant. Rester six mois isolée sans voir les gens que j’aime, ça ne me posait pas de problème. Du coup, l’immersion était totale.

Vous disiez dans ce même entretien que vous aviez réalisé pourquoi vous n’étiez pas arrivée tout de suite à laisser partir le personnage d’Édith Piaf : parce qu’elle avait été abandonnée enfant et que sa plus grande peur était de rester seule.

C’est ce que j’ai ressenti quand je me suis questionnée sur mon attachement. Comment le qualifier ? Je ne pouvais pas penser à elle sans trouble. Comme j’étais très troublée de la porter toujours en moi, j’ai eu besoin de me poser des questions. Une des réponses, je l’avais déjà trouvée sans le savoir en préparant le rôle : c’était sa peur de l’abandon. À un moment donné, je me suis dit que si je n’arrivais pas à me détacher, c’est parce que j’aurais eu l’impression de l’abandonner. Ça peut paraître fou mais c’était une réalité en moi. Alors je me suis rendu compte que cette femme n’était plus là depuis bien longtemps, que j’étais la seule maîtresse à bord, que je pouvais me détacher d’elle sans que ça ne l’affecte. Ça a été une clé de sortie, comme ça avait été une clé d’entrée dans le personnage.

Vous avez déjà senti que vous dépassiez certaines peurs à travers vos rôles ?

J’ai tendance à me confronter à des choses qui me font… je ne sais pas si c’est de la peur, ce serait peut-être plus du vertige. Ça m’intéresse d’aller dans des endroits inconnus, et j’ai l’impression que ce vertige est un moteur. Ça provoque des choses qui font voir, découvrir de nouvelles facettes. Ça permet d’élargir sa conscience et, du coup, l’amour qu’on peut porter à l’humain.

Entre le registre très opératique de Leos Carax et celui très ancré dans une réalité sociale des frères Dardenne – avec qui vous aviez tourné Deux jours, une nuit en 2014 –, dans quel univers vous sentez-vous la plus à l’aise ?

Je me sens à l’aise quand je trouve ma place. Quand il y a une harmonie avec la ou le cinéaste. Donc il n’y a pas un endroit où je me sens mieux qu’un autre, à partir du moment où je sens qu’on marche ensemble, que la vision de l’artiste m’embarque, que j’arrive à m’y fondre pour transcender le besoin vital qu’elle ou il a de s’exprimer. Et si, à l’intérieur de ça, je peux moi-même m’exprimer librement, peu importe finalement.

Dans votre carrière, il y a aussi des projets plus confidentiels et intrigants. Par exemple, en 2019, vous avez participé à Anthem: Homunculus, une comédie musicale sous forme de podcast du cinéaste américain John Cameron Mitchell. Comment l’avez-vous rencontré ?

C’est l’une de mes idoles. Dans le cadre de ma collaboration avec la maison Dior [dont elle a été égérie pendant neuf ans, ndlr], j’avais le choix des cinéastes avec lesquels on allait collaborer pour des spots. Je ne le connaissais pas personnellement, mais il a dit oui. La première fois qu’on s’est rencontrés sur le tournage, j’étais très impressionnée, très intimidée. C’est devenu un grand ami depuis. C’est un être entier, un grand poète. Hedwig and the Angry Inch [film sur une chanteuse trans allemande qui sillonne les États-Unis, sorti en 2001, ndlr], c’est un des films que j’ai le plus vus de ma vie, une des bandes originales que j’ai le plus écoutées.

J’ai aussi adoré Shortbus, et aussi son film disons un petit peu plus conventionnel Rabbit Hole. L’idée que je joue un jour Hedwig, c’est un rêve qu’on a eu tous les deux, mais c’était après pas mal de projets qui m’avaient demandé un investissement très grand. Je n’avais plus d’énergie. Ça reste un personnage qui me touche profondément, et dont je continue à chanter les chansons, juste pour moi.

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Si un fil rouge se dessine dans votre filmographie, selon vous, quel est-il ?

Un fil rouge… Je dirais que c’est assez dramatique tout ça, hein, quand même. Même s’il y a quelques comédies. Mais, cette réflexion, je ne l’ai pas forcément pour moi, parce qu’elle ne m’est pas très utile… J’aime les personnages riches et profonds. Mais riches et profonds, qu’est-ce que ça veut dire ? C’est vague… Et, en même temps, ça raconte quelque chose. Je ne sais pas. J’aime… j’aime l’intensité. Et la fougue, même quand ce sont des personnages qui n’ont a priori pas l’air fougueux. C’est peut-être ça, oui, la fougue, le feu, l’envie de vivre, parfois même à l’intérieur de la folie.

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Photo de couverture (c) Bastien Duval

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