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Didier Lestrade, quel cinéphile es-tu ?

  • Quentin Grosset
  • 2021-11-08

Figure essentielle du militantisme LGBTQI+ (il a cocréé l’asso de lutte contre le sida Act-Up Paris en 1989, et cofondé le journal Têtu en 1995), le journaliste et écrivain Didier Lestrade ( «The End », « Chroniques du dancefloor»…) a toujours écrit sur l’une de ses passions avec la musique et ou la nature : le porno gay. Il publie aujourd’hui « I love Porn » (éditions du Détour), un essai passionnant où il revisite de manière sensible, intime et politique son histoire et ses évolutions. Initiation au genre avec l’un de ses meilleurs défenseurs.

Tes trois films préférés, porno ou pas ?

Forcément 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Je l’ai découvert à 17 ans et le design m’a estomaqué, je n’arrivais pas à comprendre comment ce film avait été réalisé presque dix ans plus tôt. Torch Song Trilogy de Paul Bogart avec Harvey Fierstein et Matthew Broderick : un classique que toute personne LGBT doit voir absolument. Et n’importe quel DVD de Jean-Noël René Clair (JNRC), car c’est le secret caché du porno français, presque à la frontière de l’art minimal et conceptuel.

Trois films méconnus que tu aimerais faire découvrir, porno ou pas ?

Il faut vraiment voir la trilogie de films pornos de Joe Cage, Kansas City Trucking Co., El Paso Wrecking Corp.  et L.A.Tool and Die, réalisés entre 1976 et 1979, sur les rencontres d’un routier dans les stations-service, ou les entrepôts de trains. Ambiance d’hommes masculins, prolétaires. Joe Cage, de son vrai nom Tim Kincaid, disait que les hommes gays qui se sont présentés pour cette trilogie voulaient jouer pour des raisons politiques, donc militantes. Beaucoup de scènes dans des vrais bars gays de l’époque, comme dans Cruising de William Friedkin (1980).

Trois pornos gays qui t’ont aidé à vivre?

Je parle beaucoup dans mon livre du premier film qui m’a ébloui, Muscle Beach de Colt Studios (1980). Bien sûr, c’est très démodé sexuellement car très basique, mais la réalisation, sur une plage d’Hawaï, était époustouflante. La série « Ass Stretcher » de Treasure Island Media a révolutionné le porno du milieu des années 2000. Tous les films avec Huessein, acteur de Raging Stallion, là aussi, sommet de la production des grands studios américains, en perte de vitesse aujourd’hui face à la vague amateur de OnlyFans.

Trois acteurs porno dont tu pourrais tomber amoureux ?

Définitivement Huessein, de Raging Stallion, Allemand d’origine turque qui a disparu depuis des radars. Petit, barbu, poilu, un sommet de masculinité. Je rêve de le rencontrer.  James Jamesson, aussi de Raging Stallion, un rouquin américain poilu avec une barbe énorme. Mr Marky, un Noir américain de Machofucker, qui suce son pouce quand il baise.

Trois pornos qui ont été importants pour les luttes LGBTQI+ ?

J’ai été critiqué pour avoir mis du temps à comprendre l’importance de l’apparition de l’acteur transgenre Buck Angel dans le film de Titan, Cirque Noir (2005). Comme quoi, même en connaisseur, on se trompe. Récemment, la fameuse scène entre Trip Richards et la star Rocco Steele (Raw Fuck Club, 2021), est un nouveau jalon de la visibilité des hommes trans. Sur Only Fans, l’acteur anglais Harry Johnson, suivi par 140.000 personnes sur Twitter, est l’acteur le plus versatile et sympa de la nouvelle génération.

Boys In The Sand de Wakefield Poole (c) DR

Trois pornos qui ont été importants pour toi pendant ta période Act Up ?

Gorge de TitanMen (2003) avec l’acteur métis Dred Scott, qui a choisi son nom de scène après celui du héros afro-américain du 19ème siècle, figure de l’anti-esclavagisme. Incroyable film tourné en extérieur dans le Grand Canyon. Les DVDs de Sneek Peek Productions, surtout AWOL Spunk : Director’s cut (2002) où un jeune Marine vient chez le réalisateur, Vinnie Russo, qui s’occupe de lui. Ou comment les hétéros se laissent faire par un mec attentionné. Introuvable en France. N’importe quel film avec Bobby Blake, l’acteur Noir le plus populaire des années 1990. Le début de la vraie visibilité des personnes racisées dans le porno gay.

Trois pornos intéressants dans le sillage de #MeToo ?

Pour l’instant, je ne vois pas vraiment l’influence de #Metoo dans le porno, je ne suis pas très intéressé par le porno « artistique » des festivals de films porno, qui ont le mérite de chercher de nouvelles voies érotiques, mais qui peinent à devenir de vrais objets de plaisir populaire. Bruce LaBruce, que je respecte pourtant, ne m’excite pas du tout. La progression des transboys devient cependant remarquable, peut-être la nouvelle frontière du porno.

Décris-toi en trois personnages de films pornos ?

J’aurais aimé être le partenaire de Bob Bishop dans Hayride de Falcon Studios (1983) dans une grange remplie de foin. Ou être le partenaire de Robert Collins dans LaidUp (Titan Men, 2001), parce que c’est un mec sympa avec qui j’ai correspondu. Figurer dans le premier film avec Mr Marky, Sperm Assault (Treasure Island Media, 2010). J’aurais voulu être son ami, mais il est de San Francisco. C’est loin ! 

Trois choses qui t’intéressent dans le cinéma de Wakefield Poole, réalisateur et légende du porno gay qui vient juste de disparaître ?

1. Son film de 1971 Boys In The Sand est sorti bien trop tôt pour moi (j’avais 13 ans !), mais c’est le premier grand succès du porno gay américain avec des pages de pub dans le New York Times. Impossible aujourd’hui ! 

2. Andy Warhol a admis qu’il était dépassé par la modernité du sujet : faire un film gay positif, à Fire Island, près de New York, en plein soleil, avec une belle photographie.

3. En 2012, l’acteur Jake Deckard a réalisé un remake, Men In the Sand (Dragon Media) qui reprend toute l’esthétique du sexe sur la plage.

Tes trois B.O. de films pornos préférées ?

Bien sûr la réédition des B.O. de Patrick Cowley pour le studio Fox entre 1973 et 1982 : « School Daze » (Dark Entries Records, 2013), « Muscle Up » (Dark Entries Records, 2015), et « Afternooners » (Dark Entries Records, 2016). Musique spatiale, effets de synthés lors des orgasmes, Cowley a été fondamental derrière les tubes de Sylvester et a réalisé un remix anthologique du « I Feel Love » de Donna Summer, long de 16 minutes !

Portrait © Nicolas Monier

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