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Alain Guiraudie : « Je cherche à trouver ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous éloigne »

  • Timé Zoppé et Quentin Grosset
  • 2022-02-01

Le réalisateur de « L’Inconnu du lac » et de « Rester vertical » délaisse les causses sauvages pour un film urbain. Situé à Clermont-Ferrand, « Viens je t’emmène » suit un type lambda (Jean-Charles Clichet) qui s’amourache d’une prostituée (Noémie Lvovsky) et rencontre un jeune SDF (Iliès Kadri) alors qu’un attentat propage la paranoïa dans la ville. On est allés y rencontrer Alain Guiraudie pour parler de ce grand film sur l’époque, qui ouvre ce jeudi la sélection “Panorama” du Festival de Berlin.

Pourquoi Clermont-Ferrand ? C’est la première question qu’on a posée à Alain Guiraudie, une fois attablés dans une brasserie donnant sur la cathédrale gothique Notre-Dame-de-l’Assomption – on y a partagé non pas une truffade (la spécialité du coin) mais une grosse choucroute. La ville cerclée de montagnes est presque l’héroïne de son fascinant sixième long métrage, Viens je t’emmène, et elle est aussi un lieu important de son dernier roman en forme de longue dérive, Rabalaïre (paru à l’été 2021 chez P.O.L).

Le sympathique et énigmatique cinéaste albigeois ne nous a répondu qu’à moitié, nous parlant de la pierre noire des bâtiments, des perspectives sur les massifs, de l’hiver qu’il voulait y capter, du quartier de la gare presque à l’abandon. Il est aussi resté vague sur ce qu’il y faisait mi-janvier, quand on est venus l’interviewer et le prendre en photo dans les rues, devant la statue de Vercingétorix, là où dans le film ont lieu des attentats qui plongent les habitants dans la paranoïa. Et ça n’a fait qu’amplifier pour nous le mystère de Clermont-Ferrand – on n’aurait jamais pensé écrire ça –, où l’on espérait peut-être rencontrer la même galerie de personnages à la fois étranges et familiers que dans son film.

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Pourquoi avoir choisi Clermont-Ferrand comme décor ?

Il y a une configuration qui me plaît. La place de Jaude [centrale, la plus connue de la ville, ndlr], la statue de Vercingétorix, la pierre noire… C’était le cœur de la Gaule aussi, il y a un côté « France éternelle ». Ce n’est pas une grande ville, c’est le centre de la France, on n’attend pas forcément des attentats ici.

Comment l’avez-vous découverte ?

J’étais jeune, j’étais venu voir un concert de Téléphone. Je me rappelle une nuit blanche à la gare. Plus tard, je suis revenu plusieurs fois pour le festival du court métrage. Ça fait une dizaine d’années que j’explore vraiment Clermont-Ferrand, c’est une ville à laquelle je suis attaché.

Vous faites ressortir toute son étrangeté. Quelles discussions avez-vous eues avec Hélène Louvart, votre chef opératrice, concernant la façon de filmer la ville ?

C’est toujours étonnant la manière dont on appréhende les lieux avec un film. Je ressors quand même assez frustré de ce que j’ai filmé ici. Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir montré la ville, je n’ai pas le centre, ni son côté sombre, avec la pierre noire de Volvic dans les bâtiments. Grosso modo, la priorité, c’était de trouver un immeuble pour Médéric, le héros, et ses voisins. C’est mon premier film hivernal, quasiment le seul de ma filmographie. On est quand même beaucoup à l’intérieur en hiver.

À moins de faire un film d’aventures, c’est difficile de filmer l’extérieur, alors que moi j’adore ça. D’ailleurs, c’est mon seul film entièrement en ville. L’idée, c’était de dessiner une géographie, qui peut être mentale, en s’appuyant sur des lieux forts  je pense que c’est plus intéressant que de se disperser. Pour en revenir aux discussions avec Hélène Louvart, ça concernait beaucoup les questions de découpage, sur papier puis dans les décors. On fait le cadre ensemble. La lumière, je délègue vachement, c’est sa partie.

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Dans l’entretien que vous nous aviez donné lors du premier confinement, au moment où le tournage de Viens je t’emmène était en suspens à cause de la pandémie, vous nous parliez du fait que l’époque vous semblait difficile à lire, à comprendre, ce qui transparaît ici à travers la confusion ressentie par le héros. Vous l’avez pensé comme un alter ego ?

Oui. Après, il est un peu éloigné de mon monde, c’est moins un alter ego que Léo dans Rester vertical [sorti en 2016, ndlr]. Le film fonctionne beaucoup sur la confusion ambiante, le complotisme aussi, une période un peu trouble où, parfois, les gens ne correspondent pas à l’idée qu’on se fait d’eux, et d’autres fois ils sont tout à fait raccords avec ces idées préconçues. Les personnages sont tous écrits comme des archétypes sociaux très singuliers. Le film est vraiment parti de ça, de l’idée de faire un long métrage sur cette espèce de bordel qu’on a du mal à appréhender. Moi, j’ai du mal à savoir où va tout ça.

Certains de ces personnages se retrouvent avec d’autres noms dans Rabalaïre, votre roman d’à peu près mille pages paru à l’été 2021. Comment l’écriture du livre et celle du film se sont-elles nourries ?

Les deux projets ont été menés en parallèle, mais dans Rabalaïre j’ai pensé les personnages totalement différemment. On retrouve des trucs : les voisins du livre peuvent faire penser à ceux du film, mais ce n’est quand même pas la même chose, aucun personnage ne s’appelle pareil, et les récits sont différents. Dans Viens je t’emmène, on reste à Clermont-Ferrand tout le temps, alors que, dans Rabalaïre, on va ailleurs.

Dans les deux œuvres, il y a cette idée de mouvement. Dans le film, le héros court ; dans le livre, il fait du vélo.

Comme dans tous mes films! Je ne sais pas pourquoi. C’est aussi un prétexte pour découvrir des paysages, être dans la nature, dans la vie. Moi, je marche. À une époque je courais, mais jamais en ville. J’aimais bien ça, comme j’aime toujours faire du vélo.

Pour vos personnages, on a l’impression que c’est un moyen de faire des rencontres. Vous rêvez à de nouvelles formes de rencontres ?

C’est vrai que c’est une façon de partir à la découverte d’un monde. C’est le bon rythme. Après, il y a d’autres façons de faire des rencontres qu’en faisant du vélo. Dans Viens je t’emmène, il court, mais c’est plus pour se défouler, peut-être pour calmer sa libido aussi. On ne va pas faire un footing pour rencontrer des gens. Je trouve juste que c’est plus intéressant de filmer quelqu’un qui court que quelqu’un qui est assis à attendre que ça se passe.

Le héros est aussi sommé par son entourage de se mettre au travail. Lui est un peu en résistance par rapport à ça. Qu’est-ce que ça dit de lui ?

Il est dans une période où il cherche un peu du boulot, il est au chômage, il a un peu de temps, il a de quoi voir venir. Il veut bosser mais il voudrait que ça ne commence pas tout de suite. C’est vrai que mes héros travaillent rarement. Même quand ils bossent, c’est souvent hors champ. On est plus dans des moments de loisirs ou d’oisiveté. Le film où j’ai le plus filmé quelqu’un au travail, c’est Ce vieux rêve qui bouge [un moyen métrage sorti en 2001 sur les ouvriers d’une usine en déclin, ndlr].

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Dans Rabalaïre, le héros ne veut plus vraiment aller militer. Pour vous qui avez été dans la lutte communiste et qui avez milité aux côtés des « gilets jaunes », à quoi correspond ce désinvestissement ?

Il y a une grosse flemme sociale, qui est plus explorée dans Rabalaïre. Pareil, le héros est en recherche d’emploi, mais il passe plus de temps à draguer. Il a cette angoisse de devoir chercher du boulot. Je n’ai pas vraiment milité avec les « gilets jaunes », j’ai été à quelques manifs, mais même pas dans les cercles de discussion sur Facebook. Il y a un truc qui me plaît, mais aussi un truc qui m’exaspère chez eux. C’est ce refus de structuration, et même de réflexion idéologique. En matière d’efficacité, le communisme ou le mouvement syndical me paraissent beaucoup plus intéressants. Sauf pour les manifs.

J’y allais causer avec des gens avec lesquels je n’étais pas forcément d’accord, qui peuvent être pour une société égalitaire, pour le partage des richesses, mais qui se retrouvent parfois à voter François Fillon ou Marine Le Pen et, bientôt, Éric Zemmour. Hier, je me suis pris la tête avec un balayeur de la mairie antivax et hyper complotiste, capable de remettre en cause Tchernobyl. C’est pas mal aussi, parfois, d’aller au contact de cette réalité-là. Pour terminer sur le roman, ça parle plus d’un mec qui est en train de quitter sa vie, d’aller vers un ailleurs, et qui a la flemme de discuter. C’est un problème de communication, la peur de ne pas être compris, de ne pas bien expliquer.

Cette figure du héros moyen rencontrant plusieurs strates de la société, ce qui le force à se poser des questions, fait un peu penser à Vernon Subutex, la trilogie romanesque de Virginie Despentes.

Il a une naïveté aussi, c’est important chez le héros, c’est peut-être ça qui permet l’identification. Il pose certaines évidences sur la table, comme il les remet en cause. Vernon Subutex, je n’y ai absolument pas pensé. C’est quand même une vraie photographie de la France contemporaine, il y a quelque chose de très conforme à la réalité, et puis c’est Paris. Je pense plus à John Ford ou John Carpenter qu’à Virginie Despentes quand je fais un film, mais ça ne m’empêche pas d’apprécier ce qu’elle fait. Je trouve que je suis plus dans l’abstraction.

Honnêtement, la pute blanche de plus de 50 ans qui tapine dans Clermont-Ferrand [il fait référence au personnage d’Isadora, joué par Noémie Lvovsky, ndlr], je ne sais pas si ça existe encore. Maintenant, elles doivent être plus sur le Net. Et puis son mari, Gérard [Renaud Rutten, ndlr], qui est une sorte de mac à l’ancienne… Le film est plus une recomposition de la France à l’échelle d’un immeuble, d’une ville de taille moyenne. Il y a des choses qui rappellent la réalité, mais, pareil, les jeunes qui attaquent l’immeuble de Médéric parce qu’on leur a piqué une savonnette de shit, je ne sais pas si ça existe dans le centre-ville de Clermont.

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Pourquoi avoir justement un peu brouillé les pistes sur l’époque du récit ?

J’ai un truc avec la France d’avant et la France d’aujourd’hui. Je fais des films avec ma nostalgie des années 1970-1980. Le personnage d’Isadora, il vient de là. Ça fait un peu référence à La Balance de Bob Swaim, ce film avec Philippe Léotard et Nathalie Baye, qui a cartonné au début des années 1980. Pareil, c’était l’histoire d’une pute et d’un mac qui n’en était pas vraiment un, c’était son copain. Il a des embrouilles avec la police, les flics se servent de lui, essayent de lui foutre la pression pour qu’il balance des malfrats.

On se demandait d’où venait ce personnage de femme de plus de 50 ans, il n’y en a pas eu tellement dans le reste de votre filmographie.

Ça vient surtout de l’envie de parler de la prostitution, des femmes de plus de 50 ans. Aussi en réaction à Yann Moix avec sa sortie sur les femmes de 50 ans qui ne seraient plus baisables [en 2019, dans une interview à Marie Claire, l’écrivain et chroniqueur avait déclaré : « Je suis incapable d’aimer une femme de 50 ans. […] Je trouve ça trop vieux », ndlr]. Je peux me retrouver dans le désir qu’a Médéric pour cette femme mûre, et c’est aussi un projet politique de ma part de faire des femmes de plus de 50 ans un objet de désir.

En entretien pour Rester Vertical, vous nous aviez dit que vous filmiez pour affronter vos peurs comme les nouveau-nés, le loup, le sexe des femmes. Avec ce film, vous vouliez affronter des peurs plus globales ?

Oui. Les attentats ont quand même beaucoup occupé nos esprits, je me demande si ça ne les occupe pas encore. Notre regard sur les musulmans, même le mien, a été affecté. Ça s’est calmé, c’est un peu plus rentré dans l’ordre. Mais il y a encore toute une France politique qui surfe là-dessus, sur le soi-disant « choc des civilisations », le « grand remplacement »… des fantasmes qui ne datent pas d’hier. Ça a repris beaucoup de force avec les attentats. J’ai fait le film sur cette paranoïa collective, et, en même temps, je cherche à trouver ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous éloigne.

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Le personnage de Sélim (joué par Iliès Kadri), qui vient squatter le hall de l’immeuble de Médéric, incarne beaucoup de peurs françaises actuelles : l’Arabe, le musulman, l’homosexuel, le jeune, le migrant, le SDF. Comment l’avez-vous pensé ?

Sélim est un objet de crainte et d’inquiétude, mais c’est aussi un objet de désir. L’« autre », c’est ça. L’Arabe, c’est un fantasme sexuel qui nous vient de notre rapport à la colonisation, qui a été cultivé pendant ces années-là. Sélim ne fait rien pour arranger son image « menaçante ». Il essaie de se démerder du mieux qu’il peut pour ne pas dormir dehors, pour bouffer, pour arriver à lire ses e-mails, mais il refuse de se lever le matin chez Médéric, il traîne avec les jeunes à capuche autour de l’immeuble… Avec sa naïveté de jeune mec, il n’a peut-être pas conscience de tout ce qui se passe autour de lui. J’ai beaucoup pensé à moi étant jeune, j’aurais pu rôder autour du domicile d’un mec plus âgé, plus installé dans la vie, parce que je l’aurais croisé dans la rue et qu’il m’aurait plu. Et, ce qui est intéressant avec Selim, c’est que lui aussi est désirant, il n’est pas un mec qui ne fait que passer.

Dans le climat d’extrême tension que vous dépeignez, les personnages cherchent surtout à faire l’amour. Comment cette quête du plaisir s’intrique avec l’époque hyper anxiogène, selon vous ?

C’est un des points clés de l’époque. On est tous à courir après notre désir et notre plaisir, alors que la planète est menacée, les espèces animales disparaissent, et, nous-mêmes, on ne sait pas trop ce qu’on va devenir. La jeunesse actuelle est quasiment sûre de suffoquer ; à l’horizon 2050, l’oxygène risque de se raréfier. Je trouve que la conscience de la possible disparition de l’humanité n’a jamais été aussi forte – peut-être qu’ils l’ont eue en l’an mille, au moment où il y a eu des croyances millénaristes, où ils s’imaginaient des choses terribles. Jamais on n’a autant couru vers la jouissance, que ce soit par le supermarché, par les fringues ou par le sexe. Le film attaque sur cette idée : il y a un attentat, mais Médéric ne songe qu’à tirer son coup, à aller jusqu’au bout. Après, il n’a pas tort, ça ne changera rien qu’il s’arrête.

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Il y a un personnage sur lequel Médéric s’interroge beaucoup, c’est Charlène, une stagiaire de troisième dans un hôtel miteux où il retrouve Isadora. Elle paraît à la fois manipulée et exploitée par le gérant. Vous projetiez vos propres questionnements sur la jeunesse d’aujourd’hui ?

Je voulais montrer une jeune fille noire qui se démerde tant bien que mal, qui en veut. Il y a quelque chose comme ça dans la jeunesse française : elle n’a pas peur de se faire arnaquer, elle est persuadée que ça va l’amener quelque part. Jusqu’au moment où ça fait chier de se faire arnaquer, il ne faut pas que ça dure toute la vie. J’aimais bien aussi ce côté sérieux, qui prend son travail de standardiste hyper à cœur alors que c’est dans un hôtel complètement minable. Quand elle a une idée en tête, elle y va, et elle est beaucoup du côté d’Isadora aussi. Je parlais de la France d’hier avec Isadora et son mari, Gérard. Disons qu’avec Charlène et Sélim on est plus dans la France de demain.

C’est votre sixième long métrage. Quel regard rétrospectif portez-vous sur votre carrière, et quelles sont vos envies ?

J’ai très envie de faire d’autres trucs que du cinoche : de la mise en scène, du théâtre, des expos photo… Je fais de la photo depuis pas mal de temps, je prépare ma deuxième expo à la galerie Crèvecoeur, à Paris. Et puis j’ai écrit un scénario, tiré d’une histoire de Rabalaïre, dont je viens d’achever une première version. Après, je me pose la question d’un cinéma plus social. Je me dis qu’il n’y a pas de représentation du monde ouvrier. On parlait de réalisme avec Despentes, je me pose la question de revenir à quelque chose comme ça. Je n’ai pas l’impression de refuser le réel, je me le coltine, mais je suis plus dans le dialogue entre idéal, réel et utopie. Je nourris des velléités du côté du documentaire.

Viens je t’emmène d’Alain Guiraudie, Les Films du Losange (1 h 40), sortie le 2 mars

Photographie : Paloma Pineda pour TROISCOULEURS 

Images (c) Copyright Les Films du Losange

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