
Le titre anglais du film, Nagi Notes, nous renseigne sur la démarche du réalisateur : les notes avant l’achèvement, c’est quand tout est encore ouvert, possible, éparpillé. Et c’est cette expectative qu’il filme ici lorsque Yoriko, artiste, retrouve l’ex-femme de son frère, Yuri, une architecte venue à Nagi, afin de poser pour une sculpture. Dans leur dialogue de création, Kōji Fukada est sensible aux tentatives, aux hésitations, aux tâtonnements. Le cinéaste semble nous dire que tout l’intérêt de l’art réside dans le processus, dans le partage entre l’artiste et sa modèle, et tout ce qui les traverse – leur lien qu’il faut renouer, les fantômes qui les hantent (une femme autrefois aimée pour Yoriko, un mariage déçu pour Yuri), les souffrances du monde contemporain, rappelés par les bruits des essais militaires, qui viennent sourdement perturber la vie rurale paisible de Nagi.
En parallèle, on suit deux jeunes ados amoureux, Keita et Haruki, qui veulent partir de Nagi, pour échapper à l’homophobie qu’ils soupçonnent chez leurs parents, pour s’émanciper dans une plus grande ville. Eux aussi sont sensibles à l’art, ils ont pris des cours de dessin, chez Yoriko, et, dans un des plus beaux plans qu’on ait pu voir récemment, ils se sont parlés de leur sentiments en regardant dans une chambre noire, réfléchissant leur image inversée. C’est bien un jeu de miroir auquel nous convie Fukada, entre Yoriko et Yuri qui ont vécu avec la lesbophobie et le patriarcat, et entre Keita et Haruki qui découvrent à peine à quel point ces oppressions sont encore présentes, alors qu’ils commencent tout juste leur histoire. Ce qu’il y a de très beau, c’est que Fukada, à travers leurs esquisses pas terminées, à travers la glaise pas encore modelée, laisse à ces deux générations (sans en laisser l’une ou l’autre de côté) un espace d’expression, riche en espoirs et en nouvelles perspectives.
Quelques jours à Nagi de Kōji Fukada (Art House), sortie en salles le 7 octobre
Retrouvez tous nos articles sur la 79ème édition du Festival de Cannes ici
