QUEER GAZE ⸱ Raya Martigny : « Je ne pense pas pouvoir changer le monde. Mais peut-être toucher quelqu’un. »

Découverte dans les films d’Alexis Langlois, l’artiste investit fièrement la Croisette cette année : elle fait partie du jury de la Queer Palm et en signe l’affiche, en plus de jouer dans « Les Matins merveilleux » d’Avril Besson (présenté en Séance spéciale, en salles le 29 juillet) et dans « Garance » de Jeanne Herry (en Compétition officielle, en salles le 23 septembre). L’occasion de l’interroger sur les premières images qui ont résonné avec son identité queer.


© Thomas Chéné
© Thomas Chéné

« Hedwig and the Angry Inch [de John Cameron Mitchell, 2001, ndlr] m’a extrêmement marquée à l’adolescence. J’ai grandi à La Réunion, j’ai découvert ce film là-bas, vers 14 ans. J’étais en quête d’identification. Dans la pop culture, il y a des figures, bien sûr, mais le cinéma m’a permis quelque chose de différent : accéder à la vie d’un personnage dans toute sa complexité. Hedwig m’a bouleversée.

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Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell (2001) © Collection Christophel

Avec le temps, j’ai rencontré pas mal de personnes à Paris qui avaient été marquées par les mêmes choses à travers ce film, et ça a créé une forme de communauté. Plus tard, j’ai découvert Mariette Pathy Allen, qui était photographe de plateau sur le film, et son travail m’a profondément touchée. Elle a documenté pendant des années les communautés trans et travesties aux États-Unis. Son regard est à la fois très politique et très esthétique. Je trouve que ça infuse aussi dans l’esthétique générale du film. Un autre film qui m’a marquée, c’est Strella de Panos H. Koutras [sorti en 2009, ndlr]. C’est l’histoire d’une femme trans en quête d’identité et de famille, qui traverse des situations très fortes, presque inconcevables. C’est extrêmement touchant.

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Strella

À La Réunion, j’étais assez solitaire, assez renfermée. Ce n’était pas facile d’avoir accès à des espaces d’expression. Du coup, je regardais beaucoup de films sur mon ordinateur, en les téléchargeant sur eMule. Ça prenait un temps fou, mais c’était un vrai travail de recherche : dès que je trouvais une référence, je creusais, je cherchais le film. Je suis arrivée à Paris à 16 ans. Et, paradoxalement, j’ai eu moins accès aux films pendant un moment. Je n’avais pas d’ordinateur pendant six ans, pas les moyens d’aller au cinéma. Donc j’ai regardé très peu de films à cette période. En même temps, c’était très communautaire. Quand j’avais envie de voir un film, j’allais chez des amis.

Et, surtout, je prenais des notes. Des recommandations qu’on me donnait, la nuit, lors de discussions. Je les gardais, comme des promesses de films à voir plus tard. Quand j’ai compris que ma vulnérabilité et mon empathie étaient des forces, des choses précieuses, j’ai eu envie de raconter des histoires autrement. De ne pas les laisser enfermées dans une seule vision. Je ne pense pas pouvoir changer le monde. Mais peut-être toucher quelqu’un, l’aider à avancer. Pour moi, le cinéma est un des moyens les plus puissants de transmission. C’est un espace vivant. Tu peux incarner, raconter, expérimenter. C’est une liberté immense. »

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