Femmes à la barre : comment « Saint Omer » et « Anatomie d’une chute » réinventent le film de procès ?

Lion d’argent (Grand prix du jury) et prix du Premier film en 2022 pour l’un à la Mostra de Venise, Palme d’or à Cannes en 2023 pour l’autre : les succès de « Saint Omer » et « Anatomie d’une chute » ont profondément marqué la filmographie de leurs réalisatrices, Alice Diop et Justine Triet, et soulevé de nombreux débats autour des thématiques de leurs films (l’infanticide, violence intrafamiliale, misogynie…). Comment les deux réalisatrices renouvellent-elles la représentation des femmes dans le film de procès après #MeToo ?


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"Anatomie d'une chute" de Justine Triet (c) Le Pacte

« Si vous n’arrivez pas à vous poser cette question, vous resterez sur la plage, sidéré-e par l’horreur du crime. Pourquoi ? Qu’est-ce qui pousse Laurence Colli à tuer sa fille qu’elle a aimée et soignée parfaitement jusque-là ? », assène l’avocate Laurence Colli dans Saint Omer (2022). En adaptant en fiction le procès très médiatisé de Fabienne Kabou, condamnée en 2013 pour avoir abandonné sa fille, morte noyée sur la plage de Berck-sur-Mer, la documentariste Alice Diop se saisit de la matière du film de procès et du sujet de l’infanticide pour dresser un portrait complexe du rapport à la maternité.

Un an plus tard, Justine Triet connaît un plébiscite international en investissant elle aussi le genre du film de procès avec Anatomie d’une chute (2023), qui vient dresser le portrait complexe de Sandra Voyter, écrivaine à succès accusée du meurtre de son mari et dont le procès va révéler la toxicité du couple. Avec ses plus de 5 millions d’entrées à l’international (selon les chiffres de JP Box-Office), Anatomie d’une chute a mis un coup de projecteur sur la représentation fictionnelle de la justice française et sur le film de procès, qui reste pour certains critiques un sous-genre cinématographique des films traitant de justice.

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À l’image de la plaidoirie saisissante déclamée par Aurélia Petit dans Saint-Omer, l’exercice de la justice se féminise sous le regard d’Alice Diop et Justine Triet. Les deux films choisissent de mettre en scène des audiences présidées par des magistrates et les deux accusées sont défendues par des avocates (précisons que Sandra Voyter a une équipe de défense mixte dans Anatomie d’une chute). Un choix de représentation qui épouse la réelle féminisation progressive des métiers du droit et permet de centrer l’intrigue sur le développement des personnages de Laurence Colli et Sandra Voyter.

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Complexifier la représentation des femmes dans les films de procès

« Souvent quand tu regardes l’histoire des films de procès, les femmes sont duplices (…) et à double tranchant : la femme fatale qui va tuer ou aller manigancer. Et Sandra, c’est ça qui nous intéressait : “Elle joue quelque chose de très honnête, de très bru »”, affirmait Justine Triet dans le documentaire d’Edith Chapin Anatomie d’une chute : l’ascension de Justine Triet (2024) concernant Sandra Hüller, choisie pour incarner le personnage principal.

Rompre avec la tradition misogyne qui consiste à associer érotisation des personnages féminins et criminalité permet d’ouvrir à une représentation plus complexe des personnages féminins, ici accusés de meurtre et coupables d’infanticide. Dans Anatomie d’une chute comme dans Saint Omer, le procès est l’occasion d’exposer la trajectoire individuelle des deux femmes dans toute leur complexité et de faire exister leur identité au-delà de la criminalité (Laurence Colli, incarnée par Guslagie Malanda, aspirait à devenir philosophe et Sandra Voyter, interprétée par Sandra Hüller est une écrivaine reconnue).

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Une évolution au regard des personnages féminins des films de procès classiques, dont l’existence dépendait des hommes : leur riche mari qu’on les accuse d’avoir tué (Le Procès Paradine), leur avocat, qui tombe souvent amoureux d’elle (Le Procès Paradine, Autopsie d’un meurtre), la figure paternelle qui les réduit au silence et les empêche de faire carrière dans le droit (Le Procès Paradine).

Qu’elles soient séduisantes ou antipathiques, les biais misogynes influencent la réception du rapport à la culpabilité des personnages féminins dans les films de procès. Laurence Colli comme Sandra Voyter n’incarnent pas des féminités stéréotypées et cette dissidence au regard du male gaze a profondément questionné l’équipe d’Anatomie d’une chute. Dans Anatomie d’une chute : l’ascension de Justine Triet (2024), Laurent Sénéchal, le monteur du film, raconte ainsi comment des scènes extérieures au procès montrant Sandra « heureuse » ont été coupées au montage, car elles nourrissaient selon eux une ambiguïté qui favoriserait le fait de considérer Sandra coupable de l’assassinat de son mari.

Alice Diop dépasse cette question avec Saint Omer, puisque le film n’a pas vocation à trancher sur la culpabilité de Laurence Colli, que l’on sait coupable d’infanticide. La dernière scène filmée du procès est celle de la plaidoirie de son avocate, que la réalisatrice émaille de plans rapprochés sur les visages émus des femmes de l’assistance à mesure que cette dernière rappelle les violences structurelles (la négligence familiale, le racisme et l’emprise conjugale) qui ont condamné sa cliente à une mort sociale qui éclaire la violence extrême de son geste.

Une justice « féministe » à l’écran ?

« La justice féministe n’est en rien une justice contre les hommes, ni une justice qui se voudrait partiale. Au contraire, elle impose de dévoiler les biais de genre et d’outiller les magistrats pour qu’ils les reconnaissent et s’en affranchissent. » Magali Lafourcade, magistrate, enseignante et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, pose la définition d’une justice féministe dont elle questionne la possibilité de l’application concrète dans Démasculiniser la justice (2025).

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« Saint Omer » d’Alice Diop

Ce qui ancre Anatomie d’une chute et Saint Omer comme des films appartenant à l’après-Metoo, c’est la manière de nommer la misogynie et de faire exister la pensée féministe comme des éléments qui traversent l’exercice du droit. Dans Anatomie d’une chute comme dans Saint Omer, la manière d’impliquer autant les spectatrices et spectateurs que les membres de l’audience, à travers les figures de Rama – écrivaine venue puiser la matière de son futur roman lors du procès de Laurence Coly – et de Daniel – fils malvoyant de Sandra Voyter et témoin clé –  permet de représenter le tribunal comme un espace social traversé par des rapports de domination, notamment racistes et misogynes, qui façonnent l’exercice du droit, tout en rompant avec le stéréotype de la femme criminelle comme figure monstrueuse qui dominait les représentations classiques du film de procès. À ce titre, les deux films ne se contentent pas de renouveler les figures féminines du genre : ils déplacent le regard porté sur la justice elle-même, en en révélant les biais structurels et les tensions contemporaines.