« Deux personnes échangeant de la salive » : on a vu le court métrage français nommé aux Oscars

Produit par Misia Films, porté par l’actrice franco-iranienne Zar Amir Ebrahimi et tourné dans le décor des Galeries Lafayette, cette dystopie élégante, qui raconte le coup de foudre interdit entre deux femmes, est en lice pour les Oscars. On l’a vu à l’occasion du Festival Côté Court de Pantin, en 2025.


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"Deux personnes échangeant de la salive" (c) Misia Films

Dans une société répressive et dystopique, il est devenu interdit d’embrasser quiconque, sous peine de mort. C’est ce que nous fait comprendre une voix-off élégante (Vicky Krieps) mais teintée de danger. Dans les couloirs feutrés d’un magasin chic, une vendeuse ingénue nommée Malaise (Luàna Bajrami) et une cliente fortunée (Amir Ebrahimi) se rapprochent au mépris des règles… Tel est le pitch de ce moyen-métrage sublime, coproduction franco-américaine (MISIA Films & Preromanbritain) qui concourt pour l’Oscar du meilleur court-métrage.

Tourné aux Galeries Lafayette parisiennes, le film subvertit ce temple de la consommation pour en faire un petit théâtre cruel, où les rapports de domination et l’humiliation sont institutionnalisées – les clients doivent « payer » leurs achats en se faisant gifler par les employés. Satirique, grinçant et profondément lyrique, Deux personnes échangeant de la salive fait alors du baiser lesbien le point de départ d’un ordre totalitaire ébranlé.

Deux actualités politiques ont d’ailleurs inspiré Natalie Musteata et Alexandre Singh pendant l’écriture du film. La loi « Don’t Say Gay », entrée en vigueur en juillet 2022 en Floride, qui interdit d’enseigner des sujets en lien avec l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, et la condamnation d’un couple iranien pour avoir dansé devant la « Freedom Tower » de Téhéran en 2023. L’absurdité révoltante de ces événements trouve écho dans la narration du film, qui met en scène l’amour entre deux femmes comme un acte de résistance.

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« Deux personnes échangeant de la salive » : on a vu le court métrage français nommé aux Oscars 4

Sous ses atours sophistiqués, le film est aussi une métaphore grinçante du capitalisme dévorant, celui qui nous pousse à consommer pour exercer une forme de pouvoir sur les autres. « J’avais lu un texte quand j’étais étudiant en art, ‘La théorie de la classe aisée’, de Thorstein Veblen, qui parle de la façon dont les gens riches font la démonstration de leur argent et de leur puissance avec des achats ou des dépenses inutiles. C’est ce qu’on voit dans notre société, et on s’est dit que ce serait intéressant d’amener ça vraiment dans l’absurde » confie Alexandre Singh à France Culture.

Natalie Musteata et Alexandre Singh revendiquent l’influence de Carol pour l’esthétique léchée – sauf qu’ici, les couleurs saturées de la romance de Todd Haynes a été remplacée par un noir et blanc graphique. Ils évoquent aussi Yórgos Lánthimos, et son déjanté The Lobster, autre fable cruelle sur la soumission sociale et l’impossible expression du désir. Le duo cite également Luis Buñuel, Eugène Ionesco ou encore Le Conformiste de Bernardo Bertolucci comme matrices de leur cinéma.

Le film est une synthèse de ces influences hétéroclites, à la fois pointues et inscrites dans l’imaginaire populaire. Entre installation expérimentale, romance queer et clins d’œil à Magritte, il ne choisit pas. Un grand écart réussi, dû au parcours singulier de ces deux auteurs : Natalie Musteata est doctorante en histoire de l’art et commissaire d’exposition, tandis que Alexandre Singh a étudié les Beaux-Arts à Oxford.

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Cette originalité a fait mouche dans les festivals, où le film a rapidement bénéficié d’un succès populaire – il remporte le Prix du Public à Côté Court et Clermont-Ferrand en 2025, le Grand Prix du Jury au Festival de l’American Film Institute à Telluride, où il a été repéré par son programmateur Barry Jenkins. Avant même de savoir si le film emportera l’Oscar du meilleur court-métrage, on sait déjà qu’il aura droit à une adaptation en long-métrage, prévue pour 2027.

Qui sait, Isabelle Huppert (productrice exécutive du film avec Julianne Moore), qui a déjà produit le court-métrage, pourrait de nouveau financer ce projet ? L’actrice a en tout cas déclaré toute son admiration au duo de cinéastes dans un entretien à Variety : « Ce qu’Alexandre Singh et Natalie Musteata accomplissent est remarquable : c’est une œuvre qui rallie rigueur artistique et finesse émotionnelle […]. Je suis fière de soutenir l’émergence de ces voix nouvelles et singulières, dont la vision enrichit l’avenir du cinéma ».