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Alors qu’il termine en ce moment son très attendu prochain long Paradis sale, Bertrand Mandico (Les Garçons sauvages) prépare déjà Conan la barbare, variation féministe, excessive et romantique sur ce personnage viril et musculeux. Le cinéaste pas farouche nous présente ce projet titanesque, qui s’annonce aussi dément que tentaculaire, mêlant cinéma, spectacle vivant et réalité virtuelle.

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Robert E. Howard, l’auteur des nouvelles de Conan Le Barbare (qui paraissaient dans le pulp américain « Weird Tales » dans les années 1930), disait qu’on ne pouvait raconter son histoire que comme le ferait un aventurier. Ça te parle pour ce projet transversal?

L’aventure, c’est dans un premier temps la manière iconoclaste dont j’aborde Conan la barbare. J’ai l’impression d’être moi-même un barbare-aventurier dans ma façon de construire ce projet. Pour ce qui est des romans originels d’Howard, j’en ai gardé l’élan ésotérique, le souvenir d’une adaptation par Corben « bloodstar » –[Bloodstar est une bande dessinée de science-fiction de Richard Corben et John Jakes, adaptation d’une nouvelle de Robert E. Howard, ndlr.], mais j’envisage surtout Conan comme une figure pop, un cri de guerre. Dans mon projet, Conan est fille(s) et femme(s), et elles évolueront dans un monde au féminin. J’ai décidé d’offrir à des actrices de tous âges et de toutes origines des personnages et des situations inusuelles. Il y aura six Conan, autant qu’il y a de périodes dans sa vie. Chaque nouvelle Conan viendra tuer la précédente car, pour moi, le comble de la barbarie c’est de tuer sa jeunesse.

Quel est ton premier rapport à Conan le barbare ? Tu as plutôt découvert le personnage avec les écrits de Robert E. Howard ou bien avec le film réalisé par John Milius en 1982, avec Arnold Schwarzenegger ?

Il y a d’abord eu des des couvertures des romans de Conan par Nicollet et Keleck [couple de dessinateurs français, co-auteurs notamment de l’album Le Rejeton de l’univers, 1980, et du recueil d’illustrations Ersatz, 1981 ndlr.] puis toute une imagerie tournant autour de cet univers – les travaux de Richard Corben et les illustrations de Jeffrey Catherine Jones [artiste américaine trans, décédée en 2011, dont les couvertures de romans ou de comics mêlaient science-fiction et fantasy aux problématiques de genre, ndlr.] La féminisation de ce monde héroïc fantasy par Jones m’a vraiment marqué. Au cinéma, le film d’animation Tygra, la glace et le feu [sorti en 1983, ndlr.] de Ralph Bakshi, que j’ai vu enfant et dont l’esthétique « rotoscopique » m’a troublé par son mélange de bon et de mauvais goût. Quand, un peu plus tard, j’ai découvert le film Conan, j’ai ressenti à la fois une fascination pour ce monde de sueur, de chair, de métal, de reptile démesuré, et en même temps un rejet absolu du virilisme guerrier que véhiculait le film, l’interprétation… Puis j’ai lu quelques romans, plus fantastiques que le film.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans le fait de t’approprier cette figure, symbole d’une masculinité à la virilité aussi conformiste qu’exacerbée ?

Le détournement. Je travaillais sur l’idée d’un film mettant en scène des succubes [figures fantastiques prenant l’apparence de femmes pour charmer et abuser des hommes dans leurs rêves, ndlr.], avec l’idée d’en faire des femmes de pouvoir, passant d’un monde à l’autre. Je travaillais aussi sur le Paradis Perdu de John Milton [poème épique anglais publié en 1667, ndlr.]

Mais d’un coup, j’ai pensé à Conan le barbare… Une figure emblématique de la culture pop. Je me suis dit qu’il fallait que je torde ce personnage pour le faire mien. Je procède souvent comme ça pour élaborer mes films : je vais vers ce qui me questionne, ce que je peux détourner. C’est tout ce jeu que j’ai avec les genres cinématographiques : par exemple, les films de piraterie [une inspiration pour son film Les Garçons sauvages, ndlr.] ce n’est pas un genre qui me passionne au cinéma, mais j’y ponctionne des éléments formels et les situations qui m’inspirent, pour créer un récit sous influence.

Sur le tournage de « Conan le barbare » de John Milius

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Comment est née cette idée d’en faire un projet tentaculaire, mêlant cinéma, réalité virtuelle et théâtre ?

Ce sont des opportunités que j’ai saisies. On m’a invité à réfléchir et travailler sur d’autres supports que le cinéma, théâtre, VR. Je me suis dit que je pouvais réaliser un projet total, complètement transmédia, mais dont le cœur resterait un film – car c’est ce que je sais faire et mon cœur est celui d’un cinéaste. L’idée est de faire entrer les spectateurs par différentes portes, les faire avancer sur des fils, qui se rejoignent et ce connectent. Telle une araignée, je tisse ma toile, celle d’un film vivant, spectacle déviant et réalité sensorielle.

Tu en es à quelle étape de la création ? Comment s’est-elle peu à peu développée dans ton imaginaire ?

Au tout départ, j’ai reçu une invitation de Philippe Quesne [metteur en scène et directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers, ndlr.] pour imaginer une création aux Amandiers. Il ma parlé des invitations qu’il avait faites à Apichatpong Weerasethakul ou Jean-Luc Godard. Philippe et à la fois un créateur de talent, mais aussi un homme sans frontière, il voit le théâtre comme un lieu de création libre et mutant, ouvert à tous les possibles. Comme par défi, je lui ai dit que si je devais faire quelque-chose, ce serait Conan la barbare. Ça l’a amusé, il m’a pris au mot.  Il y avait aussi l’idée que le théâtre des Amandiers allait être complètement rénové. Philippe m’a proposé d’investir, juste avant ces travaux, la grande salle des Amandiers.

J’utilise la grande salle tel un studio pour tourner une première partie de Conan, durant 12 jours, tout en laissant les spectateurs me rendre visite. Puis ensuite, en mettant en scène sur les traces de ce tournage, je vais imaginer des performances, des happenings sur la barbarie, une mise en abîme de cette étape, un laboratoire. Cette première partie du projet, aura lieu en février et en mars si tout va bien. La deuxième partie du tournage se déroulera au Luxembourg plus tard dans l’année. J’avais vu là-bas un lieu très étonnant dans une ancienne usine sidérurgique, une friche industrielle énorme, qui ressemble à des temples d’un autre monde. Ce lieu qui hantait ma mémoire sera mon deuxième théâtre.

Le Théâtre Nanterre-Amandiers avait déjà été transformé en studio de cinéma par Patrice Chéreau [lui-même directeur du théâtre de 1982 à 1990, ndlr.] pour des scènes du tournage de La Reine Margot (1993). Tu penses que ce tournage va hanter le tien ?

Le studio a été construit à côté du théâtre pour abriter une partie du tournage du film, puis il est devenu l’atelier de décors du théâtre. Quand Philippe Quesne m’a fait cette proposition et m’a parlé de l’histoire des Amandiers, les séquences extrêmement sanguinolentes, très barbares, du film de Chéreau ont surgies comme une évidence, j’aime énormément La Reine Margot. Et je vais me laisser imprégner par les fantômes des Amandiers. Symboliquement, je trouve intéressant de pouvoir donner corps à ce projet hybride, filmique dans les murs des Amandiers, avant la rénovation prochaine.

Dessins de Bertrand Mandico

Comment penses-tu que tu vas composer avec l’imprévu, l’aléatoire qu’implique ce tournage déviant en spectacle vivant ?

Préparer, baliser, pour laisser surgir imprévu tel un geyser. Ce sera tourné en pellicule, dans des décors fabriqués avec des effets visuels multiples. Tout ce qu’on verra à l’écran sera créé sur le plateau, il y aura une dimension spectaculaire… Et un travail perpétuel de mise en abyme. Je serai entouré d’actrices puissantes, pouvant proposer des interprétations intenses. Comme je suis assez pudique, ce n’était pas évident d’accepter que les spectateurs viennent me rendre visite pendant que je tourne… Mais c’est le jeu du lieu. Les happenings, performances seront centrés autour de cette idée de tournage : le travail artistique malmené, l’épuisement, la barbarie et le romantisme. Ça ne m’intéresse pas de montrer la violence et la rudesse, s’il n’y a pas d’élan d’amour même désespéré.

Dans la partie réalité virtuelle, on explorera un tournage infernal – c’était déjà le cas dans ton moyen métrage Ultra Pulpe (2018). Pourquoi as-tu envie de t’enfoncer encore plus loin dans ces enfers ?

L’idée est née des cercles infernaux, dans la Divine Comédie de Dante, j’ai imaginé comme une excroissance à Conan la barbarela partie expérience réalité virtuelle et court métrage. Ce sera une strate supplémentaire au projet, une mise en abyme immersive. Sur le tournage de Conan, quatre actrices mortes et damnées, quatre archétypes, nous feront visiter leurs obsessions, leurs désirs, leur enfer, leurs amours perdus. Pour l’esthétique de cette partie, je convoque le souvenir que j’ai de La Forteresse noire (1983) de Michael Mann, les formes sévères et brumeuses, les contre-jours. Et également les images de l’illustratrice Keleck.

Pour te répondre plus précisément, durant les tournages, j’ai parfois l’impression qu’il y a comme un autre monde qui s’ouvre sous mes pieds – tous les éléments du plateau derrière et devant la caméra, forment le portail magique. C’est ce que nous raconte Fellini dans 8 et demi, Toby Dammit, Juliette des esprits… etc. Et bien d’autres cinéastes comme Lynch ou Kenneth Anger.

Relier la VR et l’autre monde, c’est aussi parler d’une mort possible du cinéma, on n’arrête pas de l’annoncer avec les plateformes de VOD, le virus… Je n’y crois pas, je l’exorcise à ma façon. On est dans un contexte sombre, autant mettre de la flamboyance dans l’obscurité, surfer sur le crépuscule, en le magnifiant… Et rester libre d’imaginer la suite. On peut appeler ça « enfer » ou ultime état de grâce.

La Forteresse noire (1983) de Michael Mann

Ce sera la toute première expérience de réalité virtuelle tournée en pellicule. Pourquoi ce parti-pris ?

Toutes les fois où j’ai expérimenté la réalité virtuelle, j’ai ressenti comme un trop-plein. Or, je me suis rendu compte que je finissais toujours par regarder dans une seule direction, que j’attendais le récit. Je me suis dit que ce serait intéressant de revenir à quelque chose de plus archaïque, de ne pas ouvrir tous les robinets. De réinventer le split-screen [qui apparaîtra sous la forme d’un cube multi-écrans, ndlr.] aussi, et faire rentrer la pellicule dans le casque, pour qu’elle caresse les yeux. Assumer le support et le cinéma. Disons que c’est mon réalisme à moi : je ne me cache pas quand je fais du cinéma.

Le projet Conan la barbare est produit par Les Films du Bal, Floréal Films, Les Films fauves, Le théâtre des Amandiers.

Visuels hors autres films : (c) Bertrand Mandico.

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