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[LE FILM DU SOIR] « The Immigrant » de James Gray

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James Gray filme à nouveau New York, mais sous l’angle inédit pour lui d’Ellis Island et de son transit d’immigrants dans les années 1920. Presque un genre en soi, que le cinéaste renouvelle à travers une vision romanesque retorse, moins mythologique que profondément humaniste. Le film est visible gratuitement sur le site d’ARTE.

Critique écrite par Yal Sadat initialement parue dans le numéro 116 de TROISCOULEURS, novembre 2013

À bord de ce navire accostant à Ellis Island, James Gray charrie un héritage presque écrasant. À voir son immigrante polonaise Ewa (Marion Cotillard) avalée puis aussitôt recrachée par ce cloaque géant, baigné dans la lumière rugueuse de Darius Khondji, on pense d’abord à un hommage au père Coppola (Le Parrain 2) ; et, plus largement, à tout un pan du cinéma américain consacré à l’assimilation douloureuse d’individus par la fausse terre promise. Dès lors, comment transcender cet héritage ? L’idée est tranchante, limpide, du moins a priori ; pour Gray, on n’intègre l’Amérique qu’à travers la prostitution et le show. Mais loin de lui l’intention de dresser un schéma symboliste, redondant et moralisateur, qui dirait en somme : « Pour épouser le rêve américain, l’immigré doit faire un pacte avec le mensonge et sacrifier sa vertu à l’argent facile. » Sa vision est plus retorse.

Filmer les planches sur lesquelles Ewa se voit mise en scène (par Joaquin Phoenix en souteneur et par Jeremy Renner en magicien flamboyant), c’est sonder la frontière entre deux niveaux de réalité. C’est, d’une part, suivre le chemin vers l’Amérique, fait d’artifices chatoyants, sur lequel s’élance Ewa, à la merci des deux hommes ; en parallèle, c’est ausculter les blessures réelles occasionnées en coulisses. Étouffée entre ces deux showmen, Ewa se laisse voir comme personnage scindé en deux : d’une part l’immigrée polonaise, vraie et torturée, et de l’autre la femme vendue comme corps, en vue de devenir américaine.

Gray, qui a souvent filmé des manipulations à deux ou à trois (de The Yards à Two Lovers), est l’artisan idéal pour décrire cette succession d’utilisations et de travestissements. Au sein du triangle amoureux, l’enjeu est de voir si Ewa pourra croire au spectacle pour accéder enfin au rêve – « Pouvez-vous voler ? Il suffit d’y croire ! », lance Renner en plein numéro – ou bien si elle restera à ses portes, dans l’antichambre glauque que matérialise Ellis Island. Le pari original de Gray est de ne pas gommer son rapport fondamentalement étranger à New York, là où les classiques du genre, in fine, changeaient très vite leurs immigrés en personnages américains. C’est la force première de son film : raconter à nouveau le mythe de l’immigrant, mais en préservant les dimensions humaines, psychologiques et intimes d’une telle épopée tragique. YAL SADAT.

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