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[ARCHIVE] Quand Claire Denis déclarait son amour à Yasujirō Ozu

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Pour fêter ses 74 ans, on revoit cet extrait du documentaire Talking to Ozu de Kogi Tanaka, dans lequel la cinéaste revient avec pudeur sur les ramifications personnelles, les échos intimes que créent en elle le cinéma quotidien et épuré d’Ozu, grand peintre de la cellule familiale éclatée.

« [Avec] 35 Rhums, j’ai copié carrément un film de [Yasujirō] Ozu, Printemps tardif. Copié mais pas plagié. Cela racontait l’histoire de mon grand-père et de ma mère, je me suis senti le droit de le copier. Je le copie à ma façon », expliquait Claire Denis en 2019. À première vue, difficile de cerner les convergences entre le cinéma cru, charnel et parfois scandaleux de la réalisatrice française et la filmographie pudique de cette figure de proue de l’âge d’or du cinéma japonais. Un examen plus approfondi révélera une tendresse commune pour des personnages esseulés, laissés de côté par la modernité fracassante d’un monde qui a évolué trop vite pour eux ; la dissolution des rapports entre générations, une façon de décrire les départs des enfants comme des petites morts intérieures pour les parents…

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Leur filiation est donc bien moins ténue qu’il n’y paraît. Ce qui explique qu’en 1993, alors qu’il entreprend de rendre hommage au cinéaste à travers Talking to Ozu, un documentaire en forme de voyage à travers les lieux qui ont jalonné son oeuvre, Kogi Tanaka ait fait appel à plusieurs personnalités : Lindsay Anderson, Hou Hsiao-hsien, Aki Kaurismäki, Stanley Kwan, Paul Schrader, Wim Wenders, mais aussi Claire Denis. C’est donc au Max Linder, lieu symbolique où elle a découvert ses films lors d’une rétrospective, que la réalisatrice s’est confiée sur son goût pour le cinéma asiatique, d’abord inspiré par les précurseurs de la Nouvelle Vague japonaise, Nagisa Ōshima et Shōhei Imamura.

Si ce cinéma la touche autant, c’est parce qu’il appuie sur une corde sensible, universelle, plus qu’il ne relève du fétichisme cinéphile. Après avoir vu Le Goût du Saké, Claire Denis explique avoir eu un coup de foudre presque sentimental pour les intrigues épurées de ce cinéma cyclique, calme, qui épouse le passage du temps sans tenter de le retenir: « Je crois qu’à partir de là, j’ai compris que ce cinéma allait me parler, s’adresser à moi d’une façon qui n’aurait rien à voir avec la cinéphilie. » 

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Un peu comme des pages blanches où peuvent s’écrire les propres souvenirs du spectateurs, les visages chez Ozu sont d’une impassibilité brechtienne, les acteurs reprennent souvent d’un film à l’autre les mêmes rôles (Chishū Ryū, éternel patriarche abandonné, Setsuko Hara, la fille tiraillée entre tradition et aspiration à la liberté) avec d’infinies variations. Ce qui explique sans doute la sensation de proximité qu’il provoque chez la réalisatrice: « Il n’y avait aucune étrangeté, même pas l’étrangeté d’être d’un pays qu’à l’époque je ne connaissais pas. Printemps Tardif est un film que j’aime beaucoup, et qui se trouve avoir des ramifications avec ma propre histoire »

S’en suit une séquence très émouvante où Claire Denis lit un extrait du scénario de Printemps Tardif, l’histoire à la fois banale et déchirante d’une fille qui ne veut pas quitter son père veuf pour se marier: « Je veux rester à la maison avec vous. Cela suffit à me rendre heureuse. Le mariage ne me rendra pas aussi heureuse ». Filmée en « tatami shot », inventé par Ozu lui-même (un plan fixe, neutre, qui épouse la position médiane des personnages), la séquence se clôt sur cette parole terrible et en même temps apaisée du père, pour qui la tradition n’est pas une violence mais un ordre naturel : « C’est ainsi que s’ordonne l’histoire de la vie des hommes ». 

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