Avec « Bovary Madame », Christophe Honoré signe une grande pièce sur l’ennui

Qui est Madame Bovary pour Christophe Honoré ? Réponse avec son nouveau spectacle aussi profond que pétaradant, Bovary Madame, où l’héroïne du roman de Gustave Flaubert s’échappe de l’ennui de son trou normand et se réapproprie son histoire. Ludivine Sagnier, qui l’incarne, et d’autres membres de la troupe du metteur en scène nous parlent de ses rêves et de ses désillusions.


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BOVARY MADAME - CHRISTOPHE HONORE_®_Laurent Champoussin

Bovary Madame… L’inversion des mots a quelque chose d’une invocation, comme si un possédé lisait à l’envers le roman de Gustave Flaubert, paru en 1857, pour en faire jaillir d’autres mondes. Il faut dire que, dans ses pièces de théâtre, Christophe Honoré appelle des fantômes pour qu’ils reviennent nous dire leur vérité sur scène – et un peu de la sienne, aussi. Dans Les Idoles, c’étaient des artistes bien-aimés, tous morts du sida. Dans Nouveau Roman, c’était la clique de Marguerite Duras, d’Alain Robbe-Grillet et de Nathalie Sarraute. Et dans Le Ciel de Nantes, la propre famille du metteur en scène.

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Dans ce nouveau spectacle, il imagine qu’Emma Bovary ne s’est pas suicidée, qu’elle s’est enfuie. Un vrai coup de théâtre, et ce ne sera pas le dernier. Incarnée par Ludivine Sagnier, elle apparaît sur scène au milieu d’un cirque, mené tambour battant par une Madame Loyale (Marlène Saldana), décidée à en mettre plein la vue. Emma, aidée de circassiens, va rejouer les événements de sa vie, et donc du roman. Quand Honoré a proposé au Comité dans Paris, sa troupe, de travailler sur cette œuvre de Flaubert, les réactions étaient plutôt perplexes. « Moi, elle ne m’a jamais beaucoup intéressée, Madame Bovary », nous confie Saldana. « Je trouve que Flaubert travaille trop, il y a moins de spontanéité chez lui que chez Stendhal», ajoute Julien Honoré, qui interprète l’apothicaire Monsieur Homais.

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Ce roman peut ranimer des souvenirs cafardeux du lycée, ceux d’une littérature un peu officielle, donc pas très excitante. Mais c’est aussi l’un des plus beaux textes sur l’ennui, celui qu’éprouve Emma, qui aspire à vivre plus fort – à travers ses lectures, ses amants, toutes les aventures qu’ils promettent. Il y avait donc, là, pour Honoré, de quoi interroger nos désirs de toujours plus de fiction, notre propension à nous faire des films. Et si le sentimentalisme ou la frivolité d’Emma sont raillés par Flaubert, Honoré prend, au contraire, le parti de l’héroïne. Ludivine Sagnier explique : «Il y a peu de femmes dans l’entourage d’Emma. Elle n’a pas de confidentes. Or, je pense que la sororité permet justement d’exorciser tous les fantasmes, de se donner des conseils. Elle est dans une immense solitude, donc il n’y a pas de mal à se gaver de littérature, à avoir une aspiration idéaliste. »

VERTIGE MAXIMALISTE

Bovary Madame se doit donc d’être à la hauteur de tout ce qu’attend Emma, c’est-à-dire du bruit, du tapage, du chaos. Honoré a naturellement choisi le décor d’un cirque, inspiré par la narration sous chapiteau du film Lola Montès (1955) de Max Ophuls. Pratiquant l’écriture de plateau, travaillant à partir d’improvisations qui prennent le roman comme structure, le metteur en scène a proposé à chacun de ses comédiens de préparer un numéro. « Christophe m’a orienté vers quelque chose de physique, d’acrobatique, car il avait conscience de mon parcours semi-professionnel dans le sport », raconte Davide Rao, nouvel entrant au Comité dans Paris, qui joue Léon, le premier amant d’Emma. Honoré a pris le parti du spectaculaire, allant du gracieux le plus suspendu au forain le plus interactif en passant par le gore le plus dément et grotesque.

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« Lola Montès » de Max Ophuls

« Emma se cherche à travers la représentation d’elle-même », analyse Harrison Arevalo, qui interprète Rodolphe, second amant d’Emma, le plus dangereux. Le metteur en scène nous parle ainsi de notre rapport au divertissement, aux histoires : quelle profondeur, quels secrets intimes on peut y trouver ; comment ils peuvent aussi nous détourner de nous-mêmes. Arevalo poursuit : « Emma est une femme au milieu d’une arène. Elle se trouve comme une bête de foire, exposée au jugement. Quand on vient voir quelqu’un au cirque, on vient applaudir la prouesse et le défi de la mort, mais inconsciemment, on attend qu’il tombe.» Si Emma choisit de se laisser aller à ce vertige maximaliste, elle ne s’y perd pas.

Dans un passage célèbre du roman, Flaubert contournait la description d’une scène de sexe entre Emma et Léon en décrivant très longuement le parcours du fiacre dans lequel a lieu l’étreinte des deux amants. Honoré traite ce hors-champ, mais ne lui donne pas le même sens que Flaubert. Chez le metteur en scène, Emma refuse de rejouer cette scène. Ludivine Sagnier précise : « Emma nous dit : “Je vous raconte ma vie, je me donne en pâture, mais ça, je veux le garder pour moi.” » Aussi sensationnelle soit-elle, Bovary Madame demeure un mystère.

Bovary Madame de Christophe Honoré, au Théâtre de la Ville – Sarah-Bernhardt, du 20 mars au 16 avril.