Vimala Pons : «  L’esprit de sérieux sert souvent à masquer un manque de profondeur »

Dans « Sauvons les meubles  » de Catherine Cosme, Vimala Pons incarne une photographe, confrontée aux mensonges de sa mère mourante. Et troque son extravagance habituelle pour un jeu intime. Rencontre avec une actrice imprévisible, qui jongle entre gravité et désinvolture.


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Vimala Pons photographiée par Paloma Pineda pour TROISCOULEURS

« L’esprit de sérieux sert souvent à masquer un manque de profondeur. Alors, autant être idiot et léger. » Le buste droit et le regard franc, Vimala Pons entame notre rencontre par cet adage sage. Depuis plusieurs années, l’actrice fait de la joie une éthique. On l’a découverte en Marianne délurée dans La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko (2013) et en amoureuse frondeuse dans Vincent n’a pas d’écailles de Thomas Salvador (2014). Son androgynie a pris des atours fantastiques dans Les Garçons sauvages (2017) et After Blue (Paradis sale) (2021) de Bertrand Mandico. Vimala Pons a un air anachronique, à contre-courant de l’époque. On l’aurait bien vue dans un film de Jacques Rozier, dont les personnages fantaisistes choisissent toujours le plaisir à la morosité, la nouveauté au quotidien. Comme eux, Vimala Pons prend facilement le large, en quête d’aventures improbables.

INC(L)ASSABLE

Ce goût pour l’exploration tient à une enfance romanesque. Née en Inde, où l’actrice a grandi jusqu’à ses 7 ans, elle est élevée par un père conseiller bancaire, reconverti en dresseur de serpents, et une mère costumière. De cette époque rocambolesque, elle garde son prénom, qui signifie « La fête est permanente » en malayalam. Et, surtout, un appétit pour les acrobaties et les chemins de traverse. En France, elle intègre la classe libre du Cours Florent, puis bifurque vers le CNSAD (Conservatoire national supérieur d’art dramatique) avant d’atterrir au CNAC (Centre national des arts du cirque), à Châlons-en-Champagne. Ce « CV de l’apocalypse », comme elle le qualifie (Vimala sait tenir une hache en équilibre sur sa tête, jongler et jouer de la cornemuse), a façonné son côté touche-à-tout. N’être spécialiste de rien, cultiver une forme de dilettantisme. Voilà à quoi cette actrice-funambule s’astreint, loin de la logique de la performance. Une philosophie qui lui a appris les vertus de l’échec : « Je fais des spectacles, j’ai une formation de sportive. L’idée de performance, de réussite, de virtuosité est là. Mais elle n’existe que dans la perspective de son propre échec. C’est cette tension entre les deux qui m’intéresse. Dans le cirque classique, par exemple, certains artistes font parfois semblant de rater deux fois avant de réussir leur numéro, alors qu’ils pourraient très bien réussir direct. Sinon, on aurait l’impression que c’est trop facile… »

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Sauvons les meubles

Sous son image de clown joyeux, Vimala Pons cultive un subtil numéro d’équilibriste, entre gravité et rapport ludique à l’existence. Sa filmographie prend discrètement un tournant plus profond, travaillée par l’idée de perte. Dans Sauvons les meubles de Catherine Cosme, elle interprète Lucie, une photographe parisienne reconnue. Alors qu’elle revient dans le village de son enfance pour assister sa mère mourante, elle découvre un secret insupportable : pendant des années, sa mère a usurpé son identité pour contracter des prêts bancaires. Sobre, dépouillée, Vimala Pons apporte à son personnage une froideur qu’on ne lui soupçonnait pas. Plus de grimaces ou de pitreries, l’actrice tombe le masque. Un exercice périlleux, pour celle qui esquive d’habitude la tristesse avec une énergie facétieuse.

RÉPARER LES VIVANTS

Cela peut s’expliquer par le fait que l’histoire de Sauvons les meubles, inspirée de la vie de Catherine Cosme, a ravivé les deuils successifs traversés par Vimala Pons. Dans un court laps de temps, l’actrice a perdu plusieurs proches. D’abord sa mère, puis son amie Pauline, la fiancée de la musicienne Rebeka Warrior, qui a écrit Toutes les vies (Stock, 2025), un roman sur cette disparition. « J’avais besoin de parler de ces deuils, parce que je pense que notre besoin de consolation est immense sur ce sujet. Il faut traiter les affects, les émotions comme des puissances en circulation qui doivent être partagées, pour se rendre plus forts les uns les autres. Moi, j’ai été sauvée par certaines phrases prononcées par des amis, à des carrefours un peu douloureux, comme : “Les enterrements, ce n’est pas fait pour les morts. C’est fait pour les vivants.” Je n’avais jamais envisagé les funérailles comme une chose vivifiante et faite pour nous, qui restons. »

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L’Attachement

L’idée du rebond, d’une pulsion de vie triomphant des drames, traverse la filmographie récente de Vimala Pons. Dans L’Attachement de Carine Tardieu (2025), une famille de cœur se constituait autour de son personnage, Emilia, la fiancée d’un jeune père et veuf (Pio Marmaï). Quatre femmes, n’ayant aucun lien de sang, se réunissaient au chevet d’Emilia pour la consoler, après avoir fait une fausse couche. Dans l’alcôve d’une chambre, cette perte se muait en un moment de grâce et de sororité. Pour cette performance vibrante, Vimala Pons a remporté le César de la meilleure actrice dans un second rôle. Entre deux représentations à l’étranger de son spectacle Honda Romance, Vimala Pons écrit son premier long métrage. Une adaptation réaliste et au féminin de Hulk, annoncée comme une réflexion sur la violence. Pour cette artiste prolifique, jouer ne suffit pas. « Je n’ai pas les épaules, je crois, pour être uniquement actrice, pour être dans l’attente du regard d’un autre. Je n’ai pas la maturité, la patience, je suis trop fragile pour ça… J’ai toujours voulu écrire et être metteuse en scène pour cette raison-là. » Vimala Pons n’abandonne pas le jeu pour autant. On peut la voir à l’affiche de La Vénus électrique (sortie le 12 mai) de Pierre Salvadori, présenté en ouverture du 79e Festival de Cannes. Elle y incarne l’épouse défunte d’un peintre, dans le Paris des années 1930. « Encore une histoire d’amour fou et de deuil », prévient l’actrice, qui parvient à elle seule à faire basculer la comédie de Salvadori dans une émotion palpable, dès son apparition à l’écran.

Sauvons les meubles de Catherine Cosme, New Story (1 h 26), en salle le 6 mai.