
La peur est un poison lent, diffus, une pathologie héréditaire, sait-on aujourd’hui grâce à l’épigénétique. Patric Chiha, pour son retour au documentaire six ans après Si c’était de l’amour, ausculte la jeune génération de Russes en exil lestés des traumatismes de leurs pères, pantins ballottés par une histoire faite de révolutions et de désillusions en série : révolution d’Octobre, léninisme, stalinisme, poutinisme…
Partant de là, Un hiver russe tente de s’immiscer dans un monde qui n’est ni tout à fait le leur ni tout à fait le nôtre, entre Istanbul et Paris, où Margarita, Yuri et leurs camarades issus de la contre-culture ont trouvé refuge aux premières heures de la guerre en Ukraine, laissant derrière eux les souvenirs filandreux d’une vie qui n’existe plus. Des images désormais étrangères à leurs récits dont Patric Chiha montre littéralement le négatif, le photogramme inversé, dans les premières minutes de ce film curieusement punk. Les lumières ultra stylisées de la chef-opératrice Céline Bozon, déjà à l’œuvre sur l’incandescent La Bête dans la jungle, soustraient le documentaire à son ancrage dans le réel et teintent d’un lyrisme paradoxal les paroles de ces jeunes gens en état de « mort civique ». Punk, Un hiver russe l’est aussi dans sa musique empruntée à Yuri, rockeur sans passé ni avenir.
L’horizon oblitéré par le No Future se circonscrit, dans l’œil de Chiha, à un vaste parc montreuillois balayé par les vents, lointaine réminiscence des steppes russes, et les grands ensembles de la banlieue parisienne, limbes faits de verre et d’acier. Il y a aussi un je-ne-sais-quoi jarmuschien dans ces corps souvent filmés assis ou allongés dans l’herbe, languides, en position d’attente, englués dans un temps présent immuable. C’est pourtant sur les traces de Jean-Luc Godard que marche Patric Chiha lorsqu’il raconte faire des films sans en connaître la destination. Un terminus perdu dans les brumes d’un long hiver russe.
Un hiver russe de Patric Chiha, Léopard Films (1 h 26), sortie le 30 septembre