
Vous portez toujours vos lunettes, même en intérieur ?
J’aime beaucoup montrer mes lunettes de soleil au monde, quand je fais les photocalls, les interviews. C’est chic. Depuis Yves Saint Laurent [Rossy De Palma a régulièrement défilé pour le créateur, ndlr] je mets des lunettes partout, tout le temps. J’aime bien. Et aussi, ça protège quelque chose, je ne sais pas…
De quoi est-ce que ça vous protège ?
Du regard. Pas du regard des autres – ça protège mon propre regard à moi. C’est protecteur. Ça me fait du bien.
On vous a ramené une photo d’un shooting très célèbre : pour les 20 ans de Christian Louboutin, vous aviez posé avec son escarpin iconique dans les cheveux. Qu’est-ce que cette image vous évoque ?
[Rires] C’est moi qui ai inventé ce truc avec les chaussures de Louboutin. Je me disais : ces talons font trop mal, je vais les utiliser autrement. J’adore ces photos, c’est un shooting que j’ai fait avec Christian Louboutin à Madrid et après, ils ont copié l’idée pour la réutiliser. Il me semble que c’était pour un magazine, et je me rappelle que le photographe était un peu jeune, il n’avait pas les codes. Je lui ai dit : « Laisse faire, t’inquiète. » C’est génial, il faudrait que cette coiffure à la fois surréaliste et trop mignonne revienne à la mode.
Vous avez conscience de subvertir les codes de la mode ?
C’était plus surréaliste que subversif. Je suis un être un peu dadaïste. C’est mon essence depuis toute petite. J’aime la poésie visuelle. En 2015, j’ai créé la pièce Résilience d’amour, pour le Piccolo Théâtre de Milan. J’y disais : « N’importe quel objet, même domestique, peut devenir surréaliste et drôle. » Par exemple, prenez un pandereta, comment vous dites en français, c’est rond comme ça, vide à l’intérieur, et on fait « clac clac clac » avec…
Un tambourin ?
Oui, un tambourin. Vous pouvez prendre un tambourin et le mettre comme ça [elle mime le fait de mettre un tambourin autour de son cou et de ses épaules]. Et ça devient un collier comme ceux que portent les Massaï [peuple d’Afrique de l’Est, ndlr]. J’ai aussi appliqué ce processus de détournement avec deux coquillages magnifiques, que j’ai placés sur mes oreilles pour créer des écouteurs avec une corde de pêcheur : ce sont des écouteurs de mer. Dans le surréalisme, le dadaïsme, il y a toujours un fond d’humour, quelque chose de sympathique. C’est comme une façon de donner une nouvelle vie aux objets.
Dans une célèbre séquence de Femmes au bord de la crise de nerfs, vous avez un orgasme en étant endormie. Quel souvenir en gardez-vous ?
Il faut que je réclame un copyright à Pedro Almodóvar pour cette scène, parce qu’en fait, j’y ai beaucoup contribuée ! Quand j’ai fait La Loi du désir [son premier film avec Almodóvar, tourné en 1977, ndlr], il a dit : « Ne la maquillez pas, ne la coiffez pas, ne l’habillez pas. » Cette forme de naturel, c’était la plastique de l’époque. Je travaillais dans un bar style rockabilly, qui s’appelait le King Creole, où traînaient les gens de la Movida. Je me régalais parce que c’était un endroit de fête où mes amis venaient. En même temps, je travaillais et je devais m’assurer que le lendemain, j’allais pouvoir me payer une pension, manger un sandwich… On était sans le sou, à l’époque. Bref. J’ai fait ce film avec Pedro, et il m’avait réclamé cette espèce de naturel-là. Il était content, mais je lui ai dit que je ne m’étais pas sentie comédienne, en quelque sorte. Ce rôle, c’était tellement moi, proche de ce que je suis. Il m’a dit : « Ne t’inquiète pas, pour le prochain film, je t’écris une chose qui n’a rien à voir avec toi. » Et il m’a donné ce personnage de Marisa dans Femme au bord de la crise de nerfs. J’étais complètement néophyte dans le monde de l’interprétation. J’avais mon groupe de musique, je faisais de la danse, de la musique, mais je ne jouais pas…

Et alors, qu’est-ce que ça fait de jouer une femme qui dort ?
J’ai trouvé ça bizarre et très boring en fait. J’arrivais sur le plateau, et je devais dormir…. Tous les jours, on me rappelait uniquement pour ça. Je disais : « Encore ? Je ne dois venir que pour dormir ? Mais c’est quoi ça ? C’est ça, être comédien ? » J’étais une râleuse, je me plaignais auprès de Pedro. Il me répondait : « Mais Rossy, qu’est-ce que tu veux ? Les gens quand ils dorment, ils dorment. On ne peut rien y faire. » J’étais tellement lourde qu’un matin, il est arrivé sur le plateau et m’a dit : « Tu sais quoi ? Tu vas avoir un orgasme en rêve. »
On a tourné la scène. Dans les indications données par Pedro sur mon personnage, il disait qu’elle était vierge, donc très antipathique. Parce que Pedro avait une théorie selon laquelle les vierges sont un peu antipathiques. Il m’a dit : « Après que tu as eu eu l’orgasme en rêve, même si c’est un rêve, tu n’es plus vierge, en quelque sorte. » Et c’est vrai que le personnage se réveille avec une douceur nouvelle. Pedro aimait beaucoup cette fin. Heureusement que je me suis plainte !
Il paraît que vous avez toujours un jeu de cartes de tarot dans votre sac.
Toujours, mais je ne l’ai pas amené cette fois-ci. J’ai même un tarot de Marseille qu’Alejandro Jodorowsky m’a offert. J’ai aussi un rapport étroit avec le Yi Jing [texte chinois classique, qui fait office de livre philosophique mais aussi d’oracle, ndlr.] Mais ce n’est pas divinatoire. C’est plutôt un rapport psychologique à ces objets, une façon de faire face à ses doutes, ses questionnements, d’amener une clarté. Même Carl Jung a essayé de démontrer que le Yi Jing avait une valeur réelle. Dans une préface très longue, il a dit : « Je dois avouer que c’est un être animé ». Ça reste un jeu, avec des métaphores. Et je suis très amatrice des jeux.
J’ai lu quelque part que vous aviez dit : « À vingt ans, j’étais hyper mature. À trente ans, j’ai eu mon adolescence. »
À vingt ans, quand je suis arrivée à Madrid, que j’ai connu Pedro, j’avais mon groupe de musique, Peor Impossible(es). C’était une époque où les gens se droguaient beaucoup, et pas tout le temps pour s’amuser. Beaucoup de gens se droguaient, dans une sorte d’autodestruction. Il y avait beaucoup de traumas. J’avais quitté Majorque, où j’habitais. Mon petit frère était petit, j’avais conscience qu’il avait besoin de moi. Je savais les sacrifices de mon entourage. Je me disais : « Je ne suis pas venue à Madrid pour faire la fofolle. » J’avais une maturité. Quand Pedro m’a appelée pour La Loi du désir, il était très surpris. Je n’avais pas de maison, mais j’avais un agenda… Il m’a dit : « Comment ça se fait ? Tu ne sais pas où tu vas dormir demain, mais tu as ton agenda. » Je prenais la vie au sérieux, malgré ma jeunesse. À la trentaine, j’ai eu une adolescence, à peu près trois ans de folie. Après, j’ai eu mes enfants, et j’ai remis les pieds sur terre.
Vous vous êtes quand même rasé le crâne à quarante ans.
C’est vrai. J’ai fêté mes quarante ans, je me suis tatoué un dragon et rasé la tête. J’ai passé trois ans avec la tête rasée. C’était très confortable, parce que je devais mettre une perruque. Je ne devais pas me réveiller tôt pour me faire coiffer. Quand je finissais la scène, j’enlevais la perruque et je la donnais au perruquier en disait : « Tiens, ton chien ! »
Mon fils était petit, il me disait : « Maman, quand est-ce que tu vas te laisser pousser les cheveux ? » Je répondais : « Quand je tomberai amoureuse. » Et lui : « Mais maman, qui va t’aimer comme ça ? » Je les ai laissés pousser parce que mes cheveux, c’est un peu ma personnalité.
Ne pas avoir de cheveux, c’était une façon de résister aux normes de beauté ?
Ça n’a jamais été mon intention – même si c’était peut-être le résultat, oui. Aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes filles avec des beautés spéciales. Je suis contente de voir ça. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’être subversive sur ces sujets. J’étais plus engagée sur les droits humains, la possibilité pour chacun d’être soi, d’exister. Je n’ai jamais fait les choses pour provoquer. Ces engagements m’habitaient, me travaillaient dans ma propre recherche comme individu. Le regard des autres, je n’en ai jamais été soucieuse. Je n’ai pas fait les choses pour eux, heureusement.
Qu’est-ce que l’âge vous a appris ?
J’ai passé ma vie à donner, donner, donner. La soixantaine, c’est la puberté de la vieillesse. C’est comme l’adolescence de la vieillesse. Et je vais profiter de ces années. Pour la première fois, j’ai un projet d’exposition d’arts plastiques. Je vais me consacrer à des choses qui me font plaisir à moi, ne pas être l’outil des autres, être l’outil de moi-même. À voir si j’y arrive… Parce que dire non, c’est parfois compliqué. Mais je fais de plus en plus ma vie à ma guise. Il me faudrait vivre trois vies encore pour finir tous mes projets.
Beaucoup de jeunes artistes se sont emparés de votre visage pour le détourner, en faire des collages, des tableaux… Qu’est-ce que ça représente pour vous ?
C’est magnifique d’être une source d’inspiration. J’ai fait beaucoup de photos d’autoportraits où je suis couverte de tissus. On voit très peu mon visage. Toujours dans la pièce Résilience d’amour, je parle d’un vampirisme du visage. Tous les visages – et le mien aussi, avec toute cette légende autour de mon visage, de mon nez – sont vampiriques. C’est comme si les yeux, la bouche des autres voulaient nous inspirer, comme si leur bouche pouvait nous dévorer vivant. Alors parfois, il faut se couvrir pour être vraiment vu.
Quand vous étiez jeune, vous avez posé en tant que modèle pour des étudiants aux Beaux-Arts. Qu’en gardez-vous ?
J’étais très jeune, j’avais quatorze ans. C’est dommage, je n’ai pas gardé beaucoup de nus de cette époque… Je me souviens d’une fois où je devais imiter la posture d’une célèbre flamenca… C’est une profession très louable mais précaire, ils travaillent dans des conditions un peu pénibles. Avec l’intelligence artificielle, ça va probablement disparaître, et ça me rend très triste.
Vous aimez beaucoup la photographie. Qu’est-ce que vous aimez prendre en photo ?
Je crois que j’ai un regard un peu social, éloigné des images iconiques, de mode, auxquelles on m’associe. J’ai beaucoup travaillé en noir et blanc. À New York, en 1996, j’ai déposé des fleurs sur la tombe de Billie Holiday. Elle est enterrée en banlieue avec sa maman. C’était une tombe très tristounette. Il y avait une petite plante en plastique. J’ai pris une photo Polaroïd en noir et blanc, avant de mettre des fleurs, puis après. C’était une journée très grise et tout d’un coup, un petit rayon de soleil est sorti. On aurait dit un sourire. J’ai même photographié la tombe de Coco Chanel. Ce serait pas mal, un projet de photos sur des tombes iconiques.
Est-ce que vous pouvez nous parler d’Autofiction, le prochain film de Pedro Almodóvar dans lequel vous jouez, et qui est en compétition au Festival de Cannes ?
Le titre original, Amarga Navidad, signifie « noël amer » [depuis, le titre français a été renommé Autofiction, ndlr.] C’est comme une fleur sur laquelle il y a des pétales de beaucoup d’autres films de Pedro. Il y a un aspect volontairement amateur, qu’il aurait pu embellir, mais qu’il n’a pas embelli. Mon impression, c’est que c’est comme un Almodóvar « raw », cru, tout cru. Il y a l’autofiction, le courage de montrer des choses de ta propre existence mélangées à de la fiction. Et aussi la réflexion sur les artistes, ce qu’ils ont le droit de prendre dans leur entourage, jusqu’à quel point ils peuvent s’inspirer de la réalité pour nourrir leur fiction. C’est un peu un film « strip tease » dans le sens où Pedro dévoile beaucoup de choses. Je suis très contente, même si ma participation est un peu fugace. C’est un film très courageux et très honnête. Dans le monde dans lequel on vit, l’honnêteté est la chose la plus intéressante que l’on puisse livrer.