
« Je voulais traiter du prix émotionnel à payer pour la personne qui pardonne, pour le bourreau qui réalise ce qu’il a fait, et parler du poids de la honte », confie Marie-Clémentine Dusabejambo au sujet de Ben’imana. Le film situe son action en 2012, au moment où se tiennent au Rwana les gacaca, ces tribunaux populaires pensés pour apporter justice et réconciliation entre ethnies.
On y suit Vénéranda, survivante du génocide qui organise des groupes de parole entre femmes et voit sa capacité de pardon mise à rude épreuve, quand elle apprend la grossesse de sa propre fille, en couple avec un Hutu. Ce drame d’une maîtrise formelle stupéfiante joue des valeurs de plans avec beaucoup d’instinct, pour figurer une libération de la parole tâtonnante. Et figure, en creux, l’éclosion de la voix puissante d’une réalisatrice, que rien ne destinait à cette carrière. Née à Kigali en 1987, Marie-Clémentine Dusabejambo grandit à un moment où, au Rwanda, le cinéma circule peu, « à part des films chinois doublés de façon artisanale en kinyarwanda ou des romances de Bollywood ».

À l’adolescence, passionnée par les mathématiques et la physique, elle s’apprête à entrer à l’université quand des amis lui parlent d’un réalisateur coréano-américain avec lequel ils ont travaillé à un projet de film, Munyurangabo, présenté au Certain Regard en 2007. Ce cinéaste, c’est Lee Isaac Chung – qui a depuis signé Minari (2020) et Twisters (2024). Suite à un appel à projets du Tribeca Film Institute, il propose au groupe d’écrire des histoires sur le thème de la résilience. Intriguée, l’étudiante se lance dans un récit où deux enfants traumatisés par la mort de leurs parents pendant le génocide avancent vers une réconciliation, avec l’aide de leur maîtresse d’école. « Les personnages qui m’intéressent se retrouvent souvent dans des conflits qu’ils n’ont pas initiés, et travailler avec des enfants a été une manière de m’entraîner à être patiente, car il faut les écouter, explorer leur monde… ». Une première entrée en écriture – le court métrage, Maibobo, sera réalisé par Yves Montand Niyongabo en 2010 – qui l’encourage à poursuivre l’expérience. Lancée dans des études d’électronique et de télécommunications, elle réalise, de 2011 à 2018, quatre courts métrages qui lui donnent l’occasion d’expérimenter, tant en termes d’écriture, de direction d’acteurs que de cadre…

Pour l’écriture de son premier long, l’enthousiaste apprentie convoque une floppée de personnages, une polyphonie de corps et de voix endeuillées. « On m’a dit que je ne pouvais pas mettre autant de monde mais c’est comme ça que l’on raconte nos histoires au Rwanda : je commence à te parler de mon histoire et puis celle de ma voisine s’entremêle, à la manière de l’agencement des collines. Toutes ces voix qui s’expriment rappellent la topographie du pays ». À l’occasion de l’un des nombreux labs et ateliers auxquels elle participe pour faire survenir le film, elle rencontre le cinéaste éthiopien Haïlé Gerima (Sankofa, 1993), qui lui dit : « Tu apprends toutes ces règles pour ensuite pouvoir leur désobéir, pour faire ce qui te parle ». Un conseil qui guide le premier geste long de Marie-Clémentine Dusajembo, emmené par un mouvement perpétuel et tenu en son centre par un chœur de femmes que compose un casting de non-professionnelles. « Le film tourne autour du battement du cœur d’une mère alors je voulais des visages qui racontent avant même de parler, et toutes ont prêté tout ce qu’elles étaient à ces personnages, avec humilité et justesse. Et puis je devais faire ce film avec des gens qui comprennent la profondeur des choses dans ma langue. Dans Ben’imana, les mots sortent mais il faut que la parole prenne vie… et survive. C’est tout un voyage à faire. »
Une sensible théorie de l’émotion qui n’est pas étrangère à la pensée scientifique de la jeune réalisatrice. Celle-ci est déjà propulsée dans un désir de « film de science-fiction où se lieraient le visible et l’invisible autour des neurosciences ». En attendant, on remercie le hasard d’avoir guidé Marie-Clémentine Dusajembo derrière la caméra.
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