
On peut dire que vous vous donnez beaucoup dans La Vénus électrique : votre personnage est peintre, mais il pose aussi nu pour d’autres en attendant de connaître la gloire…
Ce n’est pas le genre de chose que je peux dire moi-même, mais oui, j’ai donné pour ce film. Jouer les mecs au désespoir, ça demande de lâcher prise et de ne pas trop se regarder faire. J’aime les rôles où le corps et l’esprit sont connectés. J’aime quand tu dis un texte fort, bien écrit, et qu’en plus, physiquement, tu as des trucs à jouer. Si c’est pour dire « comment ça va ? », assis sur une chaise, je préfère rester chez moi. Chaque jour du tournage, j’avais les jetons. Je crois qu’il y a dix ans je n’aurais pas été capable d’accepter un rôle pareil. J’avais peur de ne pas être à la hauteur. Mais ça fait presque vingt ans que je fais du cinéma. Il est peut-être temps d’arrêter d’avoir peur. La condition, c’est de tout donner. Dans la vie, il vaut mieux être trop. Les gens vous pardonnent plus d’avoir trop donné que pas assez.
Sur cet aspect-là, il y a une séquence du film qu’on est très heureux de voir…
Tu veux parler du moment où l’on voit mes fesses ? Franchement, cette scène me faisait tellement marrer à la lecture. M’imaginer tout nu, comme ça, attaché avec des cordes, des petites ailes d’anges en or aux pieds, à prendre la pose devant ce vieux peintre… Dans ces moments-là, je ne réfléchis même pas à ce qu’on va voir à l’écran. Ça me fait rire, j’y vais. Alors, pour être totalement honnête, quand tu sais que tu as ce genre de scène qui arrive, tu t’arrêtes de manger pendant quelques semaines avant le tournage pour être à l’aise dans ton corps devant tout le monde. Un truc classique d’acteur névrosé, quoi…
« Il y a des scènes que j’ai tournées plus jeune que je ne tournerais pas aujourd’hui. »
Pio Marmaï
Être nu à l’écran, ce n’est donc pas si facile, pour vous ?
Beaucoup plus aujourd’hui, maintenant que j’arrive à dire non plus facilement. Mais tout est une question de regard. Avec Pierre Salvadori, on se connaît très bien [Pio Marmaï a tourné pour lui dès 2014 avec Dans la cour, et il a trouvé un de ses meilleurs rôles dans En liberté !, en 2018, ndlr]. C’est un homme pudique, donc je sais que son regard est au bon endroit. Il va faire attention à filmer là où tout le monde est à l’aise. On ne se sent jamais « utilisé » avec lui. Mais c’est un truc que j’ai pu ressentir parfois sur d’autres tournages, plus jeune. T’es là, tu sens que la scène qu’on est en train de tourner n’est pas nécessaire. Qu’il y a un regard qui n’est pas le bon. Je n’osais pas dire les choses, je me disais connement que ça faisait partie du métier. Il y a des scènes que j’ai tournées à cette époque que je ne tournerais pas aujourd’hui. Heureusement, ça a beaucoup changé. Déjà, parce que j’ai bien plus confiance en moi, et aussi parce qu’on a désormais des coordinateurs d’intimité sur les plateaux. C’est très important, d’avoir des gens à qui tu peux dire « là, je ne le sens pas » et dont le métier est de faire en sorte que tout le monde soit OK avec ce qui passe.

C’est quoi, le plus dur à faire croire au cinéma : l’intimité ou la tristesse ?
Honnêtement, le plus dur, c’est l’ivresse. Les mecs bourrés au cinéma, personne n’y croit. Et Antoine [dans La Vénus électrique, son personnage est en deuil au moment où il rencontre, dans une fête foraine, celui joué par Anaïs Demoustier, ndlr], au début du film, il en tient une bien bonne. J’avais prévenu Pierre [Salvadori, ndlr] que je voulais qu’il soit intransigeant avec moi. Je ne voulais pas que ce soit gênant ou faux. Ces scènes me faisaient tellement peur qu’avant le tournage je me suis pris une cuite et j’ai essayé de me filmer, pour voir ce que ça donnait. Mais ça ne marche pas. Tu ne peux pas réfléchir à ce que tu fais quand t’as vraiment trop bu. J’ai des vidéos dans mon téléphone, c’est un carnage… La tristesse, et même carrément le désespoir dans ce cas-là, c’est un état que tu vas chercher physiquement. Tu appuies sur des muscles, des zones à l’intérieur de toi, pour arriver à t’y projeter. L’intimité, c’est différent. Ça dépend des partenaires.
Avec Vimala [Pons, qui joue sa défunte compagne dans le film, ndlr], c’est particulier, parce qu’on se connaît très bien, on a vécu ensemble. On a une histoire qui nous est propre. Mais l’intimité qu’on a eue dans notre vie, ce n’est pas la même que sur un plateau. Je sais qu’au début, à l’écran, c’était un peu étrange pour nous. Mais on s’y fait. Et puis, elle me pousse à être meilleur. Je n’ai jamais envie de la décevoir.
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Dans votre carrière, vous êtes passé de seconds rôles à des héros romantiques. C’est ça qu’on appelle un « glow up » ?
Crois-moi, au début, j’ai surtout pris ce qu’on me donnait. Le cinéma, je pensais que ce n’était pas pour moi. Je venais du théâtre, je regardais tout ça avec un peu de mépris. J’étais con. Après, j’ai pris tout ce qui passait. Les petits rôles, ça m’allait. J’étais déjà content de jouer. Aujourd’hui, quand je fais La Vénus électrique ou L’Attachement [film de Carine Tardieu, qui a remporté trois Césars, dont celui du meilleur film, en février dernier, ndlr], ce sont des rôles, des univers très différents, mais je sens qu’il y a de quoi jouer.

« Ce n’est pas si évident que ça de se présenter aux gens et de dire ‘regardez-moi’ »
Pio Marmaï
Comment, en tant que comédien, on vit le fait d’être regardé ? D’où vient votre envie d’être sur scène ou d’être filmé ?
Déjà, parce qu’on ne se regarde pas. Moi, je n’arrive pas à me voir à l’écran. Je ne vois que ce qui ne va pas. Dans des scènes où je suis censé être « romantique » ou « séduisant », je vois toujours le détail qui fait que je n’y crois pas. C’est pour ça que je ne vois jamais les rushs et que ça me fait bizarre de me voir sur une affiche. Nous, les acteurs, on a un problème avec notre image. À la fois, c’est ce qui nous fait exister, et, en même temps, si on commence à trop se regarder, on perd le truc. Ça devient cérébral, ça devient chiant. Je connais des acteurs qui adorent s’observer. Tant mieux pour eux. Les meilleurs films que j’ai faits, c’était en pleine confiance. Le cinéma, ça ne marche qu’à ça pour moi : la confiance et le respect. Être regardé, c’est mon métier. Donc, quand je suis sur un tournage, j’ai l’impression surtout de faire mon travail. J’ai grandi dans le milieu de l’opéra, à Strasbourg, grâce à mes parents. Très tôt, j’ai fait de la figuration sur scène. Très vite, j’ai trouvé ça normal. Alors que, tu as raison, ce n’est pas si évident que ça de se présenter aux gens et de dire « regardez-moi ». Mais, quand t’es enfant, tu ne te poses pas la question. T’es là, habillé en angelot sur la scène d’un grand opéra, et tu trouves ça marrant. En grandissant, tu travailles et tu apprends le métier. Mais je crois qu’il y a quelque chose du gamin joyeux qui est resté.

Mais, c’est quel plaisir, jouer, alors ?
Je crois, et c’est un peu flippant à dire, que c’est un truc de satisfaction. Quand je joue, je veux que le cinéaste soit content, que mes partenaires soient contents, que tout le monde voie que j’ai « fait mon travail ». Presque avec un côté « bon élève », tu vois ? Je ne prends jamais autant de plaisir que quand j’ai l’impression que ça fonctionne, qu’on est tous en train de fabriquer la même chose. Ce n’est pas tant l’idée de plaire que de faire ce qu’on attend de moi, d’être au rendez-vous. Parfois, je me demande ce que j’aurais pu faire d’autre… Et je me rends compte aujourd’hui que j’ai réglé pas mal de choses avec mon envie de plaire. Je n’ai plus envie d’exister à tout prix. J’ai moins besoin d’être rassuré. Je sens que je vais accepter moins de films, me laisser plus guider par mon envie. Il va falloir qu’un film me transporte pour avoir envie de lâcher pendant quatre mois mon atelier où je répare des motos. Le cinéma, ce n’est pas ma vie. C’est mon travail.
Ce côté « mec normal », c’est vraiment compatible avec le fait d’être acteur ?
Je crois que les gens le sentent, non ? Quand je suis dans un bar, les gens ne viennent pas trop me parler. Ils respectent. Parfois, on me salue, on me dit des trucs sympas, c’est cool. C’est rarement invasif. Après, je pense que ce n’est pas la même chose de jouer dans des films au cinéma et d’être, par exemple, un personnage récurrent dans une série. Là, tu débarques chez les gens, c’est toi qui t’invites chez eux. Faut pas t’étonner qu’ils te tapent dans le dos ! J’aime bien l’idée que les gens paient leur place de cinéma pour aller voir mon travail. Ça crée un contrat entre eux et moi, un truc de respect mutuel.

Vous avez une vraie cote de sympathie. On avait très envie de vous voir remporter le César du meilleur acteur pour L’Attachement…
Ne m’en parle pas ! J’avoue que cette nouvelle défaite, elle a un peu piqué… Après, c’est comme ça, on verra plus tard. Mais, sur le coup, je ne peux pas dire que ça ne m’a rien fait. Septième nomination… Je commence à m’habituer. Mon chiffre porte-bonheur, c’est le 13… Va falloir encore que je fasse quelques films pour y arriver ! Les gens ont de la sympathie pour les loseurs. Peut-être que le jour où j’aurai enfin le César du meilleur acteur, tout va s’effondrer ! Après, je n’ai jamais essayé de me construire une image. Je crois que c’est ce qui fait que les gens voient mon travail. Et ça me suffit. Les réseaux sociaux, ce n’est pas mon truc. Quand je prends la parole, c’est pour parler de mon travail. Je n’ai rien d’autre à vendre que des films. Parfois, pour m’amuser, je fais des fripouilleries sur Internet, des trucs de gamin… Les gens se marrent et ça reste ultra bienveillant. Quand je vois qu’à cause de l’épisode de FloodCast [le numéro 3 de la saison 9, de 2023, intitulé « Druide Marmaï », dans lequel l’acteur fait semblant d’être un expert en pierres précieuses, ndlr], un mec a écrit sur ma page Wikipédia : « Pio Marmaï, acteur français et druide », ça me fait marrer.
« Je ne sais pas si je suis ‘déconstruit’. C’est un mot à la mode et je ne suis pas à la mode. »
Pio Marmaï
Ce côté cool, il vous vient d’où ? Dans une époque où tout est tendu, où tout le monde est divisé, vous maintenez le cap…
La réponse qui me vient, là, n’est peut-être pas la bonne, mais je crois que ça vient du fait que j’ai toujours dit aux gens « buvez de la bière ! ». Dans le sens « kiffez ! », faites ce qui vous fait du bien… Si c’est du yoga, faites du yoga, c’est cool aussi. Moi, tu me proposes une bière en terrasse, ça me fait plaisir. En fait, j’aime l’apéro et la poésie. À une époque, je crois que ce n’était pas ce qu’il fallait dire. Mais je m’en foutais. On peut s’amuser, faire la fête et kiffer les grands auteurs. On peut aimer pleurer devant Titanic et regarder Piège de cristal chaque année. Il y a de la place pour tout ça, il y a de la place pour tout le monde. Je ne sais pas si je suis « déconstruit ». C’est un mot à la mode et je ne suis pas à la mode. Mais, si être déconstruit, c’est être capable d’aimer des choses très différentes, de ne pas avoir peur d’exprimer ses émotions, alors OK. Très tôt, j’ai compris que l’important dans la vie, c’est d’avoir les mots. Être capable d’exprimer ce que tu ressens, de trouver le mot juste, de déplier tout ce qui est à l’intérieur. Ça t’aide à tenir sur tes deux jambes dans la vie.
La Vénus Electrique de Pierre Salvadori, Diaphana (2 h 02), en salle le 12 mai.