Paul Dano : « Le film parle du théâtre moderne du pouvoir, de la manipulation pour créer le chaos et justifier la nécessité d’un leader fort »

Dans « Le Mage du Kremlin », thriller politique d’Olivier Assayas (en salles dès le 21 janvier), Paul Dano incarne Vadim Baranov, conseiller discret mais central dont les tactiques machiavéliennes influencent les discours et perceptions autour de l’ascension de Vladimir Poutine (Jude Law), et son maintien au pouvoir. Tout en maintenant au fil du film une surprenante impassibilité, l’acteur américain parvient à donner une épaisseur à ce personnage secret et ambivalent. Rencontre.


Paul Dano
© Serge Arnal

Vadim Baranov crée du storytelling au service du pouvoir. En tant qu’acteur, vous vous identifiez à un personnage qui invente une réalité parallèle ?

Non, parce que dans ce cas c’est une utilisation très répréhensible de cette compétence. Pour ce personnage, c’est une vraie chute : quelqu’un qui voulait être metteur en scène de théâtre finit par faire une télé-réalité cupide, puis de la politique. Pour lui, ça semblait être le seul moyen de ne pas être mangé par son époque, mais plutôt d’en faire partie. Et c’est assez bouleversant.

Votre personnage est profondément ambigu. À quel moment avez-vous senti que vous le compreniez vraiment ?

J’ai l’impression de l’avoir compris du mieux que je pouvais. Il est énigmatique. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’est pas tellement politique. Il ne croit pas profondément en ce qu’il fait. Il l’utilise comme un moyen d’être proche du pouvoir et d’y trouver une raison d’être. Son grand-père est tombé aux mains des bolcheviks, son père a péri avec le communisme, et la femme qu’il aimait [Ksenia, incarnée par Alicia Vikander, ndlr] l’a quitté pour un oligarque capitaliste [Dmitry Sidorov, incarné par Tom Sturridge, ndlr]. Cette trajectoire influence ses choix. Il est le produit de son époque. À la fin du film, on le voit jouer avec son enfant, ce qui est bouleversant à voir parce que des gens qui prennent de grandes décisions peuvent aussi être des parents aimants.  Je ne cherche pas à excuser ou justifier ce qu’il fait, mais ça montre qu’il y a plusieurs couches chez une personne.

Vous avez dit que votre personnage est le produit de son époque. En quoi ?

Je veux dire qu’il n’est pas né pour faire de mauvaises choses. Il n’était pas sociopathe enfant. C’est la conjoncture de sa vie qui l’a amené à un carrefour où il choisit de servir le pouvoir, non pas forcément par conviction profonde, mais pour être quelqu’un et utiliser ses talents. Il a eu la possibilité de choisir, et il a choisi cette voie. On voit souvent des gens changer d’opinion pour des raisons d’ego ou personnelles. Ce n’est pas une excuse, mais une explication de la complexité humaine.

Paul Dano dans Le Mage du Kremlin
© Gaumont / Carole Bethuel

Le film documente un basculement entre l’effondrement de l’URSS et la Russie moderne. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en lisant le scénario ? Que vous a-t-il révélé de l’histoire russe récente et contemporaine ?

J’ai appris énormément. J’ai été particulièrement intéressé par la période juste après la chute de l’Union soviétique, cette sorte de démocratie Far West des années 1990 et le capitalisme gangster qui a donné tant de pouvoir aux oligarques et influencé la politique. C’est une histoire très récente. Et ce qui est fascinant, c’est de voir que ce n’est pas seulement une histoire russe. Le film parle du théâtre moderne du pouvoir, de la manipulation pour créer le chaos et justifier la nécessité d’un leader fort – une tactique qu’on voit aussi dans d’autres contextes contemporains, comme aux États-Unis, avec l’effacement de la vérité et l’émergence de la notion de « post-vérité ».

le mage du kremlin 2
© Gaumont

Vous avez réalisé Wildlife. Le fait d’être devenu réalisateur a-t-il changé votre approche en tant qu’acteur ?

Oui, ça m’a aidé à faire encore davantage confiance au processus. On voit chez d’autres acteurs une certaine protection ou réticence. Comprendre à quel point tout le monde s’investit m’a incité à me donner encore plus au processus créatif.

Si vous deviez donner trois films pour mieux comprendre le monde aujourd’hui, lesquels recommanderiez-vous ?  

Je commencerais par Une bataille après l’autre [de Paul Thomas Anderson, ndlr] et L’Agent secret [de Kleber Mendonça Filho, ndlr] – et Le Mage du Kremlin, dans un versant différent. Je recommanderais aussi des films qui apportent de la compassion, de la bonté, un message d’espoir ou de bienveillance. Quelque chose qui aide à combler les divisions et à offrir des perspectives.

Si vous deviez retenir une leçon apprise grâce au cinéma, laquelle serait-elle ?

Le cinéma m’a donné un chez-moi, en tant que personne, artiste et spectateur. Certains de vos personnages ou films préférés sont parfois comme des amis, ils représentent une partie de vous ou vous aident à vous sentir moins seul. Je continue d’apprendre à être acteur et artiste.