
C’est un film qui pose une question : comment bien raconter une histoire ? Mais ce « bien » est un piège. Car, ici, l’histoire est tellement efficace qu’elle est capable d’enfumer tout un pays et va jusqu’à échapper à celui qui la raconte. Lui, c’est donc ce « mage du Kremlin », Vadim Baranov, personnage inventé mais fortement inspiré d’un vrai conseiller de Vladimir Poutine.
Propagandiste d’exception, il fait ses armes en tant que metteur en scène dans la Russie post-URSS, quand, après la chute de l’Union soviétique, l’étau se desserre et que souffle un vent d’émancipation. On le voit errer de concerts pointus en squats révoltés, rencontrer d’autres artistes (parmi lesquels Ksenia, jouée par Alicia Vikander, seul personnage qui restera fidèle à elle-même) rêvant à une Russie plus libre. Mais les choses changent très vite, et du spectacle vivant Baranov passe à la production de télé-réalité. Cette propension à l’instabilité (et celle de Paul Dano à se transformer imperceptiblement devant la caméra) le mènera à conseiller Vladimir Poutine, personnage ayant l’air de débarquer à la tête du gouvernement de Boris Eltsine et que Baranov prend pour un petit fonctionnaire manipulable, comme tous les autres…
Assayas nous plonge donc dans la fabrique du Poutine d’aujourd’hui, dictateur et criminel de guerre, et nous expose comment son costume d’homme de fer – qu’il endosse toujours aujourd’hui – a, au départ, été taillé pour s’opposer à l’image d’un Boris Eltsine soûlard et grotesque. Ce qui questionne le plus dans ce film foisonnant, c’est qu’on ne sait jamais à quel point le très insaisissable Baranov croit lui-même aux discours autoritaires qu’il façonne et qui finissent par le perdre, ou s’il est simplement animé par son ambition personnelle. Inquiet, le film fait de la communication politique une machine presque autonome, hors de contrôle, dont personne ne mesure la portée.
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas, sortie le 21 janvier, Gaumont (2 h 36)