
Dans Sukkwan Island, un père et son fils vont renouer sur une île du Grand Nord. Ce motif de la solitude choisie, du lieu à soi, c’est quelque chose qui vous parle ?
Dans ce métier, on a la possibilité d’avoir un monde à soi, le privilège d’avoir du temps. Ça peut vouloir dire lire, se perdre dans des coins, prêter attention à des détails, rencontrer des gens, marcher… Je passe beaucoup de temps seul, c’est indispensable dans un monde aussi bruyant. Dans ce film, il y a une cabane dans laquelle père et fils vivent. Cette cabane est à la fois un refuge et un poste d’observation. Un endroit secret, protégé et en dehors du monde. On y vit selon ses propres règles. Sa symbolique ramène à l’enfance.
Votre personnage va aussi sur l’île pour affirmer un mode de vie alternatif, en se réappropriant l’espace. C’est quelque chose qu’on retrouve souvent dans votre filmographie : dans L’Inconnu de la Grande Arche de Stéphane Demoustier, vous incarniez un architecte idéaliste, et dans Tant que le soleil frappe de Philippe Petit, un paysagiste qui luttait contre la gentrification. Cette idée de trouver d’autres façons de vivre, d’habiter, comment cela vous interroge ?
C’est presque une question de survie, surtout aujourd’hui où tout est globalisé, uniformisé.Les centres-villes se ressemblent tous et vendent tous la même chose. Il y a quelque chose de très angoissant là-dedans. Il n’y a pas une seule façon d’habiter le monde, il y en a plein. Pourquoi devrions-nous vivre tous de la même façon ? Les espaces alternatifs sont importants pour donner à voir et à penser d’autres modèles de vie, individuellement et collectivement. À l’intérieur même d’une société, il est possible de passer des frontières. J’ai pu évoluer dans différents milieux, et la raison n’est pas plus à un endroit qu’à un autre, mais peut-être au milieu. Dans le trajet d’un monde à un autre, dans le voyage, et à travers ces rencontres qui nous déplacent.
« Se préparer au froid, c’est un truc mental. On se programme. »
Swann Arlaud
On vous a déjà vu en lutte contre la nature tout en en étant proche, comme dans Petit Paysan, où votre personnage essayait de limiter les dégâts d’une épidémie touchant son troupeau de vaches. Comment cela s’est-il passé sur le tournage de Sukkwan Island, avec la pluie, le froid, la boue ?
Quand tu es confronté à la nature, tu n’as pas à composer. Tu la traverses, c’est tout. Le travail réside dans la préparation. C’est ce qui me plaît le plus dans ce métier : apprendre des choses concrètes, des gestes précis. Quel qu’il soit, il faut le répéter, le rendre quotidien, le mécaniser. Comme on s’habitue à conduire une voiture. Et si tu te poses la question du moment où tu passes la vitesse supérieure, tu n’es plus capable de dire ton texte en même temps. Dans le Grand Nord, il fait – 25 °C. Il y a trois couches de vêtements à porter qu’il faut respecter, les Norvégiens nous l’ont expliqué. Ce froid sec, il tape entre les deux yeux parce qu’il n’y a plus que cette partie du visage qui est à découvert. Se préparer au froid, en fait, c’est un truc assez mental. Donc, oui, j’ai commencé à prendre des douches froides chaque matin, un mois avant de partir. Au bout d’un moment, on s’habitue, on y trouve même un certain plaisir. Mais c’est surtout dans la tête, on se programme. Sur ce film, c’est l’anglais qui a été la grande difficulté pour moi. C’est ce que j’ai dû travailler le plus.

Diriez-vous que vous avez un jeu différent en anglais ?
Dans notre langue maternelle, on reconnaît l’intention qui existe derrière un mot. On le sent, c’est inné. En anglais, tu n’as pas ces fenêtres sur la résonance des mots. Tu es ailleurs, en terrain inconnu. Tu essaies d’être juste, de respecter les intonations, l’accent. Donc des subtilités t’échappent. Il y a un point positif à ça : tu as moins de possibilités de maîtrise. Trop maîtriser les choses, ce n’est pas bon, ça se voit. Et alors on n’y croit plus. L’objectif, quand on joue, c’est de lâcher prise. Le saut dans le vide.
Votre personnage tente de réinventer sa relation avec son fils après être parti. Est-ce que ce rôle de père mis face à ses responsabilités vous a parlé ?
Je suis un père, je suis un fils aussi. Ce sont des questions qui me travaillent forcément. Les relations père-fils sont complexes, elles peuvent être à la fois violentes et tendres, complices ou tordues, c’est à creuser. Là, il y a cette difficulté du père à dire l’amour. On comprend qu’il connaît mal son fils, il ne l’a pas élevé. L’enfant a grandi avec sa mère, une Anglaise, et ce qui renforce le décalage entre père et fils est qu’ils ne parlent pas la même langue. D’un coup, le père a cette idée de partir un an sur une île tous les deux, de prendre le temps de se rencontrer, de se confronter l’un à l’autre. Il a cette fragilité, à la fois touchante et dangereuse. Aimer, ça ne fait pas tout. Il faut savoir aimer justement son enfant : pour ce qu’il est, et non pour ce qu’on aimerait qu’il soit. Dans le roman de David Vann, le personnage du père est plus dur, plus sombre. La décision de Vladimir de Fontenay, le réalisateur, a été de mettre plutôt l’accent sur sa maladresse. C’est quelqu’un qui veut bien faire, mais qui n’y arrive pas.
Votre personnage fait parfois peur à son fils à cause de son comportement autodestructeur, de ses accès de violence. Comment approchez-vous de telles scènes ?
Entrer dans une scène, c’est trouver un état, quel qu’il soit. De légèreté, de joie, de tristesse, de colère, d’impassibilité. Je ne sais pas si le plus difficile est d’interpréter des personnages sombres. Peut-être que le plus difficile, c’est la joie. C’est faire semblant d’être heureux, tu vois ? Un matin où tu n’as pas le moral, comment aller chercher la joie ? La colère ou la tristesse me semblent plus accessibles, étrangement. Ensuite, et surtout, on est très dépendant du regard de celui ou de celle qui réalise, de la manière dont on est filmé.
Récemment, vous avez interprété un personnage commettant des violences sexistes et sexuelles dans La Condition de Jérôme Bonnell. En interview, vous avez dit ne pas avoir hésité à accepter ce rôle parce que cela vous semblait intéressant de jouer un salaud…
Les personnages « mauvais » ont souvent une histoire complexe. Ils sont multiples : il y a ce qui les a amenés à agir comme ils le font et leur humanité aussi, un endroit où ils peuvent être bons. Ce personnage est un vrai salaud, mais il pense être dans son bon droit, il se voit lui-même comme victime d’une injustice. Il est intéressant à jouer parce qu’il a plusieurs visages. En tant que spectateur, on peut se questionner, être parfois touché par quelqu’un qui se conduit de manière monstrueuse. Après, sincèrement, une bonne comédie intelligente dans laquelle je jouerais un mec qui ne fait de mal à personne, toujours de bonne humeur, avec la blague facile, je serais ravi d’y aller. Il faut se méfier parce qu’après on ne va m’appeler que pour des trucs dark…

« Les artistes restituent le monde. Si tu ne racontes que de la merde, tu es en partie responsable si les gens achètent de la merde. »
Swann Arlaud
Dans Grâce à Dieu de François Ozon, vous incarniez une victime d’abus sexuels commis par un prêtre pédocriminel, que l’on suivait dans sa demande de justice. Quelle responsabilité cela représente, de tenir un tel rôle aujourd’hui ?
Ma responsabilité était surtout par rapport à cet homme que j’interprétais, qui existe réellement : Pierre-Emmanuel. Tous les personnages de ce film sont réels, ils sont à l’initiative de l’association La parole libérée [créée en 2015 à Lyon par les victimes d’un aumônier scout du diocèse de Lyon, Bernard Preynat, ndlr]. Peu de temps après la sortie du film, le rapport Sauvé est tombé [en 2021, ce rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels au sein de l’Église de France entre 1950 et 2020 a estimé à 330 000 le nombre de personnes ayant été victimes d’infractions sexuelles avant leur majorité de la part de personnes en lien avec l’Église, ndlr]. Ce film s’est inscrit dans l’époque, il a été une pierre ajoutée à l’édifice. Ce qui veut dire que le cinéma a un rôle à jouer. Il a du pouvoir. Le pouvoir de l’intime, de l’émotion. Il ajoute une dimension supplémentaire à l’information diffusée par les médias. Dans ce film, on peut voir la déflagration que de tels actes ont sur les vies, les familles, les relations de couple et d’amitié. Il y a une identification peut-être plus forte. Les artistes restituent le monde – ce monde qui les regarde. Si tu ne racontes que de la merde et que tu participes à vendre de la merde, tu es en partie responsable si les gens achètent de la merde. On donne à voir, à entendre, à lire, à écouter, donc on charrie et on partage des émotions. On participe à ce qui va se passer dans les oreilles, dans la tête, dans les yeux des gens.

« Il faut continuer à défendre
ce que l’on croit juste. »
Swann Arlaud
Sur la place de la République en 2024, lors d’un rassemblement contre l’extrême droite, vous preniez la parole en disant : « Lutter pour ses droits, pour la liberté, la solidarité et l’égalité des peuples [et] des êtres, dénoncer les abus, les violences… Tout cela est considéré comme violent et dangereux. Ils ont inversé les rôles. Ils ont détruit le langage. Ils ont retourné le sens des mots. » Comment se réapproprier le sens des mots et des images ?
Le retournement du langage, ce n’est pas seulement l’extrême droite. Nos dirigeants y participent aussi allègrement. Petit à petit s’est installée dans le discours public une inversion totale des valeurs, les mots eux-mêmes ont perdu leur sens. On en a eu la démonstration dernièrement, se positionner contre le massacre d’un peuple pouvait être taxé d’antisémitisme, voire d’apologie du terrorisme. Avec les écoterroristes, c’est pareil. C’est quand même très inquiétant. Comment faire ? Il faut continuer à défendre la valeur de ce que l’on croit être juste, à s’engager dans la bataille des récits tout en gardant un esprit critique. Là, je viens de finir une tournée de théâtre [pour Trahisons de Harold Pinter, mis en scène par Tatiana Vialle, ndlr]. On est allés dans des petites villes, partout en France. Dans des communes qui virent clairement très à droite, il y a des gens, un tissu culturel de territoire, qui résistent, qui font venir des artistes, qui organisent des discussions. Les gens se déplacent, participent, reviennent. C’est tellement important, vivifiant, rassurant de se dire que ça existe, que c’est encore possible. Donc, je ne sais pas quelle est la solution, mais, en tout cas, ce n’est pas de s’enfermer chez soi, de déprimer parce que tout est en train de péricliter. Au contraire, on doit continuer à sortir, à discuter, à aller voir des films, à lire des livres, à aller au musée et aux concerts. C’est là qu’existe le langage. Il en existe même plein.
En ce moment, vous écrivez un troisième court métrage et un premier long métrage. Qu’est-ce qui vous inspire ?
C’est toujours bien de prendre un moment pour aller marcher, se perdre, peut-être d’aller jusqu’à un cimetière pour voir la tombe de quelqu’un qu’on admire, de se balader en se disant : « Tiens, je vais découvrir un coin de ma ville que je ne connais pas. » Arpenter les rues, aller voir, sentir, écouter. C’est encore plus marquant dans les quartiers où il y a une forte identité culturelle. Donc, un petit voyage, finalement. Paris, c’est une ville qu’on ne regarde plus trop quand on y vit. Moi, je la trouve difficile à vivre. Mais d’autres me disent qu’elle est belle, quand même. Donc, je vais marcher et je me dis : « Bon, oui. C’est vrai. Elle est belle. »
Anatomie d’une chute de Justine Triet, dans lequel vous jouiez un avocat, a été très exposé en recevant la Palme d’or et l’Oscar du meilleur scénario. Diriez-vous que cela a changé votre image ?
Je ne crois pas. En tout cas, en France, je ne crois pas. Après, maintenant, il y a d’autres endroits dans le monde où les gens savent qui je suis. C’était ambivalent. Parce que j’étais très heureux du succès du film, qui était tout à fait exceptionnel. D’abord, je l’ai fait avec des gens que j’aime, et le film est formidable. C’est rassurant qu’un film aussi exigeant, parfois austère, ait cet écho-là. Pour nous, c’est une victoire, on se dit qu’on va pouvoir continuer. Le revers de la médaille, c’est tout ce truc de fame, ce délire avec mes cheveux [sur les réseaux, dans de nombreuses vidéos, surtout américaines, sa chevelure a été fétichisée, ndlr]. Ça m’a mis un peu mal à l’aise. À la fois, j’ai reçu des messages du monde entier qui m’ont touché, des messages de la part de gens qui avaient un peu fouillé et me remerciaient pour un film ou autre chose. Mais c’était la première fois que je ressentais ça : j’étais devenu un personnage de fiction dans la vraie vie. Ça m’a dépassé. Il y avait ce type-là avec ma gueule et mon nom qui appartenait à des gens, et ce type n’était pas moi. C’est difficile à accepter. Le rapport à la célébrité est un truc pas évident. Il faut trouver un équilibre, accepter de lâcher. C’est paradoxal, vous me direz, mais j’aime bien être tranquille quand je marche dans la rue.

Lors d’une carte blanche pour soutenir le cinéma Luminor, menacé de fermeture, vous avez choisi de montrer Vous ne désirez que moi de Claire Simon. Pourquoi ce film de votre filmographie vous tient-il particulièrement à cœur ?
C’est un très beau film. Le texte vient d’un entretien de Yann Andréa, enregistré par Michèle Manceaux. Tout ce que je dis dans ce film vient de l’enregistrement réel, il y a seulement quelques coupes. C’est la parole d’un jeune homme assez lucide sur ce qu’il est en train de vivre : une relation d’emprise avec une écrivaine célèbre et âgée de quarante ans de plus que lui [Marguerite Duras, ndlr]. En parlant de ces relations de perversion narcissique, en inversant les genres, on voit que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre. En même temps, il l’aime, il veut continuer à vivre ça, même si ça le tue. C’est bouleversant parce qu’étonnamment on y observe quelque chose d’assez universel sur le sentiment amoureux. Le désir et la mort. Cette relation extrême ne ressemble pas à ce que j’ai connu, et pourtant je m’y suis retrouvé, à plein d’endroits. D’abord, dans ce qu’il vivait lui, mais à travers elle aussi. Ensuite, le film de Claire Simon est à la fois simple et formellement radical. Il est sorti en plein couvre-feu, il a fait très peu d’entrées, et j’étais vraiment triste parce que je pense que c’est un grand film et, peut-être, le plus grand rôle que j’aie eu, qu’on m’ait donné. Donc, j’ai envie de le partager.
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Sukkwan Island de Vladimir de Fontenay,
Haut et Court (1 h 55), sortie le 29 avril
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