Paloma Garcia Martens, coordinatrice d’intimité : « La question de la limite est encore très taboue dans notre société »

Chorégraphier les scènes d’intimité sur les tournages, c’est le métier de Paloma Garcia Martens, coordinatrice d’intimité qui a commencé sa carrière comme costumière. Pionnière dans ce métier en France et en Belgique, elle a travaillé avec Iris Brey (« Split »), Judith Godrèche (« Mémoire de fille ») ou encore Cédric Klapisch (« La Venue de l’Avenir »), et publie aujourd’hui « L’intimité sur un plateau. Penser le sexe derrière la caméra » (JC Lattès). Elle y défend une vision joyeuse et militante du métier, capable de limiter les abus, d’écouter les peurs, sans abîmer la création. Rencontre.


Paloma Garcia Martens c Aurelie Lamachere e1774277384717
Photographie : Aurélie Lamachère

« De même qu’une cascade, il s’agit de faire en sorte que la scène de sexe simulé semble réaliste » expliquez-vous dans votre livre. En quoi la métaphore de la cascade éclaire-t-elle votre métier ?

Une cascade au cinéma est chorégraphiée, car elle implique des contacts de violence, du combat simulé. Personne ne se prend vraiment un coup de poing dans la figure, ne se fera tirer dessus ou sautera d’une voiture sans protection. Pourtant, à l’image, ce que l’on cherche, c’est une forme de crédibilité. La cascade doit avoir l’air réel sans pour autant mettre en danger les personnes qui la jouent. Les enjeux sont similaires sur une scène d’intimité : il s’agit de simuler un contact génital, un acte sexuel et de le rendre réaliste [lorsqu’elle entend parler du métier de coordinatrice d’intimité lors d’une conférence d’Iris Brey, Paloma Garcia Martens décide de se former à distance auprès du syndicat des acteurs américain, le SAG-AFTRA. Aux Etats-Unis, l’industrie du cinéma fait de plus en plus appel aux sex coordinators, notamment depuis l’éclatement de l’affaire Weinstein en 2017. La plateforme HBO est la première à y avoir recours en 2017 sur la série The Deuce, ndlr]. Si la cascade est perçue comme un risque physique évident, la blessure de l’intime, elle, est bien réelle mais invisible. Le risque est minimisé. Pas seulement par le cinéma, mais par la société tout entière, notamment parce que ces blessures touchent surtout les personnes sexisées, les femmes en particulier. Dans notre société patriarcale, le ressenti des femmes victimes de violences ou de domination est silencié.

● À  LIRE AUSSI ● Iris Brey : « Créer du female gaze, c’est se défaire d’un inconscient patriarcal »

split iris brey
Split d’Iris Brey

Concrètement, de quelle boîte à outils (techniques, accessoires, trucages) disposez-vous pour simuler un contact physique ?

Il existe une technique chorégraphique de masquage. C’est une sorte de triche : des angles de vue, des placements de caméra, une position de bassin dans un sens ou dans l’autre, permettent de mimer un contact alors qu’il n’y en a pas. On utilise aussi des sous-vêtements d’intimité, des strings sans attache adhésifs, avec des coques intérieures pour protéger les acteur.ices. Ensuite, il y a la question du langage : comment s’adresser à ces corps au travail ? Il faut utiliser un vocabulaire désexualisé pour éviter de réérotiser le lieu de travail. Il existe des techniques de communication non-violentes pour clarifier les besoins, les intentions, les limites qui, parfois, ne sont pas forcément conscientisées dès le départ. Ce n’est pas simple, car nous avons tous nos biais, nos traumas par rapport au consentement.  

● À  LIRE AUSSI ● Filmer les corps féminins : on vous résume la passionnante conférence du Festival de Clermont Ferrand

Justement, toute la subtilité du métier réside dans le fait que vous ne coordonnez pas seulement les corps, mais aussi le consentement. Comment coordonne-t-on quelque chose qui n’est pas palpable ?

C’est un équilibre compliqué à trouver. Il faut analyser les rapports de pouvoir – certains sont plus évidents que d’autres. Le bras de fer le plus évident est la hiérarchie sur un plateau, selon que l’on est premier rôle, figurant… Il faut aussi prendre en compte la notoriété, l’écart d’âge, le genre, le fait qu’une personne soit valide ou non, son état psychologique et physique. Il faut prendre en compte ces facteurs de risque. Je ne peux pas, en tant que coordinatrice d’intimité, décider à la place de quelqu’un ce qui est risqué ou non pour lui. Par contre, je peux l’aider à clarifier ses limites, sans emprise ni manipulation. C’est un soutien réel. Si j’ai l’impression que l’on tente de faire dépasser une limite bien établie à quelqu’un, par une forme de pression, d’emprise, je peux intervenir auprès de la production, et dire : « On entre dans une zone à risque, il faut réfléchir à comment raconter cette histoire différemment pour pouvoir respecter telles limites. » Mais toute la difficulté d’une limite, c’est qu’elle a le droit de changer avec le temps.

the deuce image photo david simon e1509532503556
The Deuce

Le consentement sur un plateau de cinéma se confronte à une impasse : peut-on réellement l’exercer de façon éclairée, alors que l’on est dans un rapport de force avec un employeur ?

Les rapports seront toujours inégaux – mais la première étape, c’est d’avoir conscience du pouvoir qu’on peut exercer sur les acteur.ices, les figurants, les figurantes. De mettre en place des protocoles qui ne nient pas cela, mais permettent de réfléchir à des conditions de travail sereines. La question de la limite est encore très taboue dans notre société, parce qu’elle est liée à la notion de vulnérabilité. D’un côté, on réclame aux acteurs de s’exposer pour incarner leur personnage ; d’un autre, leur vulnérabilité leur est reprochée. C’est l’héritage d’une pratique viriliste, et ça créé un paradoxe évident.

Vous expliquez que beaucoup d’acteurs et d’actrices, pour jouer des scènes d’intimité, se mettent dans un état dissociatif. Qu’est-ce que cela désigne ?

Jouer, c’est un endroit d’inconfort. Mais il faut différencier l’inconfort productif, celui où on se dépasse, où se lance dans l’inconnu comme on commencerait un nouveau sport, et l’inconfort où on se met en danger. C’est dans ce second cas que commence l’état dissociatif : ce que l’on vit devient trop violent pour notre psyché, notre cerveau met en place une protection pour survivre. C’est une réponse à un stress traumatique, qui peut prendre diverses formes : l’agressivité, la fuite, le freeze. La conscience quitte délibérément le corps pour éviter l’effondrement. Dans le cas des traumatismes d’ordre sexuel, la dissociation est une réponse courante. Beaucoup de personnes vont aussi chercher l’apaisement en essayant d’amadouer leur agresseur.

En quoi la question de la temporalité est-elle essentielle pour installer une forme de confiance sur le plateau ?

Le temps est un facteur de liberté et d’agentivité énorme. C’est une denrée précieuse, car il s’y joue la question du consentement desacteur.icespar rapport à ce qu’on leur propose. Il faut qu’ils aient assez de temps pour intégrer les demandes, pour connecter avec leur propre corps, se sentir soutenus pour pouvoir exprimer des inquiétudes, cocréer avec l’équipe. Nous sommes dans une société très axée sur la question de la parole, du texte, de l’immédiateté. Il en est de même pour le consentement : c’est très binaire, soit oui soit non. Demander à un comédien deux minutes avant d’entrer sur scène s’il veut enlever sa chemise ou être en slip, ce n’est pas demander son consentement libre et éclairé, car il dira oui sous la pression l’urgence temporelle.  

Comment expliquez-vous l’implantation et la diffusion tardive du métier de coordination d’intimité en France, alors que les pays anglo-saxons s’en sont emparés ?

Il existe un modèle français de laïcité, qui a en partie éradiqué le sacré en imposant une vision politique. Or nous avons besoin d’avoir nos icônes, nos croyances. En France, nous avons transposé cette déification sous la forme de l’exception culturelle française : c’est le pays du cinéma, pays des arts, du luxe, du bon goût. Après la chute de l’Empire, il a fallu recréer des élites, une forme de monarchie, de droit divin, notamment pour des raisons économiques. Il faut faire rêver, vendre des parfums, vendre des places de cinéma… Ce soft power culturel français est une nouvelle forme de sacré inconscient, c’est-à-dire qu’il n’a pas été dicté, mais concrètement, une personne qui fait briller la France, nous inspire une fierté nationale, bénéficiera d’une nouvelle sainteté, de privilèges. Avoir un regard critique sur une certaine élite artistique qui nous rend fière, c’est comme s’attaquer au sacré. C’est perçu comme une violence identitaire. Je l’ai ressenti très fortement dans mon travail. 

Vous expliquez que le métier de coordinatrice d’intimité est perçu comme une « menace existentielle pour le cinéma français ». Pourquoi ?

La réaction émotionnelle est très intense lorsque l’on remet en cause la toute-puissance du milieu du cinéma. Le rejet total du concept de coordination d’intimité le montre bien. Certains nous accusent de lisser les œuvres. Derrière, il y a la peur de la censure, très ancrée dans l’inconscient collectif culturel français et la tradition des Lumières. La coordination d’intimité, qui est apparue dans le sillon de #MeToo, est un travail essentiellement politique, qui visibilisent les personnes sexisées. Et tout ça, ça peut être menaçant.  

image 2
Couverture de L’Intimité sur un plateau de Paloma Garcia Martens (JC Lattès)