
Un appartement sens dessus dessous. Des cartons éventrés, des livres et des vinyles qui jonchent le sol ; une chaise en formica renversée, une plante dépotée, plus loin une statue de marbre tête à l’envers… La scène est filmée comme celle d’un crime, les objets comme des cadavres. Dans un lent panoramique, la caméra balaye le décor chaotique avec une drôle de quiétude. Au son, hors champ, une femme (Léa Drucker) tambourine à la porte.
C’est là, dans le dernier mouvement d’une rotation enveloppante, que Filippo Meneghetti révèle le centre de gravité de sa scène : dans ce désordre, Nina (Barbara Sukowa) et Madeleine (Martine Chevallier), septuagénaires, s’enlacent dans un slow et se regardent. Leurs pieds nus cherchent le tempo de cette danse muette. Madeleine pose son visage sur l’épaule de Nina, et la ballade de Betty Curtis « Chariot » se fait entendre. On ne sait pas d’où provient la mélodie, si ce n’est de la tête des amoureuses qui se sourient. Cut. « Tu vivras avec moi sur une île merveilleuse / Et tu verras un monde là-haut / Un monde caché dans le bleu… »
Sur l’écran noir du générique de fin, les paroles de la chanson – boucle musicale et amoureuse déjà présente en début de film dans une scène semblable – s’inscrivent comme une épitaphe. Nina et Madeleine seraient-elles des fantômes ? C’est la puissante hypothèse de Deux, premier long métrage de Filippo Meneghetti qui imagine la résistance de deux femmes, voisines de palier et amies de toujours qui s’aiment, avec la même persistance que celle de deux spectres immortels. Alors que Nina voudrait vivre leur relation au grand jour, faire des projets, déménager à Rome, Madeleine craint la réaction de ses proches.
Après un accident vasculaire cérébral, cette dernière se retrouve privée de parole ; et Nina, congédiée de l’appartement conjugal. Dépossédées d’une partie de leur identité, de leur capacité d’action, de mouvement, chassées de leur vie, elles vont alors chacune à sa manière hanter celles qui les persécutent (une fille peu compréhensive ; une aide-soignante méfiante) jusqu’à reprendre ce qui leur a été confisqué – cet appartement, refuge de leur amour caché. Dans la dernière scène du film, des rayons et des ombres strient les visages émus des deux femmes. Le jeu de lumière convoque le monde des morts et celui des vivants, et peut-être avec eux tous ces fantômes queer persécutés qui voudraient simplement rentrer chez eux.