Éric Toledano et Olivier Nakache : « L’adolescence, c’est un rideau qui se lève »

Avec « Juste une illusion », Éric Toledano et Olivier Nakache replongent en 1985 pour raconter les bouleversements vécus par un adolescent de la classe moyenne. Tous deux nés au début des années 1970, les réalisateurs d’« Intouchables » et du « Sens de la fête » se sont basés sur leurs souvenirs des années 1980 pour concevoir cette comédie existentielle jubilatoire. Ils reviennent pour nous sur les coulisses de sa fabrication.


eric toledano et olivier nakache
Eric Toledano et Olivier Nakache © Manuel Moutier

Juste une illusion part de vos souvenirs des années 1980 pour raconter une épopée familiale. L’idée était-elle de transmettre la mémoire de cette époque aux jeunes générations ?

Éric Toledano : Quand on se pose la question d’un sujet, on n’a pas cet élément marketing de se demander à qui on l’adresse. Il faut d’abord aller chercher un point central, un point d’équilibre interne, qui est le truc qu’on a envie de transmettre. Là, l’origine, c’est vraiment : « Qu’est-ce qui fait qu’on se rappelle tous de ce moment où on a un peu déraillé qu’est l’adolescence ? » C’est un moment d’effroi et d’arrachement à l’enfance, mais qu’on ne vit pas avec du recul. Car un adolescent, par essence, vit au présent. Et quand on s’y replonge avec un petit brin de vie en plus, j’ai l’impression qu’on y comprend beaucoup de choses. Le point de départ du film, ce sont deux quinquagénaires qui ont envie de regarder à nouveau ce moment et de le revivre au présent à travers un personnage qui s’appelle Vincent [joué par Simon Boublil, ndlr] et qui est un mélange de nos deux personnalités à cet âge-là, dans ce regard-là.

On vous a demandé d’apporter une photographie représentant un souvenir fort de votre adolescence dans les années 1980. Comment les décririez-vous ?

O.N. : Il y a celle-ci que j’aime bien, où je suis en bas de ma résidence à Puteaux avec la Ford Taunus de mon père. Je trouve que tout respire les couleurs, les odeurs, les perceptions de cette époque, qu’on a voulu appliquer à tous les décors du film. C’est une photo qu’on a montrée au chef décorateur [Jean Rabasse, ndlr]. La voiture est bien attaquée par les oiseaux car la place de parking était sous les arbres [le parking de la résidence où habitent les personnages est un lieu central de Juste une illusion, ndlr.].

Olivier Nakache jeune
Olivier Nakache dans ses jeunes années

E.T. : Moi j’ai celle-ci, où j’ai à peu près 11-12 ans. C’est le début de l’adolescence. Il y avait un manège près de chez mon dentiste et je m’étais rendu compte que j’avais grandi parce que je me mettais dedans quand j’étais petit. Ce sont des manèges où on mettait un franc et ça bougeait. J’étais au seuil de ce moment où on va découvrir un peu plus que ce qu’on nous avait dit jusque-là. C’est-à- dire qu’on était protégés du monde adulte et baignés dans un monde un peu ouaté. On allait commencer à comprendre que la réalité est un peu plus compliquée. C’est comme ça que je vois l’adolescence, comme un moment de dévoilement, un rideau qui se lève. On avait vu un spectacle et on nous en montre un autre. Et c’est forcément turbulent pour tout le monde.

Eric Toledano jeune
Éric Toledano dans ses jeunes années

Pour écrire le film, vous avez dû vous raconter de nombreux souvenirs personnels de cette époque où vous ne vous connaissiez pas encore, et donc apprendre l’un de l’autre ?

O.N. : C’est sûr qu’on s’est livrés beaucoup plus. Parce qu’on s’est racontés dans beaucoup de films, mais avec celui-là, on est encore plus dans l’intime. Donc on se racontait des souvenirs et on essayait de déceler la cinégénie de ces anecdotes pour voir ce qui pourrait donner une scène et être porteur. Et on s’est rapidement rendu compte que c’est à travers le point de vue et les yeux de Vincent, cet ado de 13 ans, qu’on va rentrer et sortir de ce film-là. C’était très marrant de compiler tous nos souvenirs et ensuite, à force de lectures avec les acteurs, tout cela est devenu très organique et la réalité a rejoint la fiction.

E.T. : On a aussi ce thème qui nous intéresse : ce moment de métamorphose chez l’être humain qui passe d’un état à l’autre, comme chez certains animaux. Françoise Dolto parle du complexe du homard, on perd une peau pour en gagner une autre [dans le livre Paroles pour adolescents ou Le complexe du homard, publié en 1989, ndlr]. Donc on regardait si les anecdotes qu’on a vécues entraient dans le thème. Par exemple la scène Kohl-Mitterrand, où le grand frère [joué par Alexis Rosenstiehl, ndlr] barbe Vincent en lui réinterprétant de façon très personnelle et subjective cette photo [symbole de la réconciliation franco-allemande, ce célèbre cliché de septembre 1984 montre le chancelier allemand Helmut Kohl et le président français François Mitterrand en train de se tenir la main devant un catafalque, pour commémorer les morts des deux guerres mondiales, ndlr]. C’est un des thèmes du film, car ça veut dire que Vincent est encore un peu enfant et qu’on peut encore lui raconter n’importe quoi. Dans pas longtemps, cela ne sera plus possible. Et si en plus la scène est comique, elle est dans notre ADN.

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Juste une illusion

Vous faites revivre dans le film l’atmosphère de la présidence Mitterrand, le développement de l’informatique, le chômage des cadres, les débuts de SOS Racisme… En aviez-vous des souvenirs précis ou avez-vous fait des recherches historiques ?

E.T. : C’est du mélange à chaque fois. Moi effectivement mon père était cadre [il a notamment travaillé au Centre français du commerce extérieur, ndlr] et c’étaitun terme hyper employé à l’époque. On doit refléter l’époque par le papier peint, la radio, les logos, les musiques… Et le vocabulaire en fait partie. À l’époque on disait « cadre moyen », « cadre supérieur »… C’était une fierté, je pense, pour mon père de dire qu’il avait ce statut, lui qui venait d’un autre pays –  puisque mes parents n’ont pas grandi en France [les parents d’Eric Toledano ont grandi et vécu au Maroc avant de rejoindre la France où leur fils est né en 1971, ndlr]. Et en même temps pendant la présidence Mitterrand, on est percuté par cette vague d’austérité et de rigueur. Beaucoup de gens étaient au chômage et on sentait que ce n’était pas évident à assumer, il y avait presque une honte. On n’a pas eu de pères au chômage, même s’ils ont connu des difficultés dans le travail, mais on s’est dit que le chômage permettait d’aborder ces sujets et du coup on a mélangé les deux [le personnage du père, joué par Louis Garrel, se retrouve en effet au chômage dans le film, ndlr]. On avait de toute façon décidé que c’est à travers cette famille, cette résidence et cet appartement qu’on allait respirer les années 1980 et pas à travers une débauche de moyens. On s’est autorisé des scènes extérieures, comme un bel embouteillage de voitures, mais en règle générale cette époque se racontait mieux par les relations entre les frères, les devoirs de l’école, les rapports entre le père et la mère [jouée par Camille Cottin, ndlr], le chômage…

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Juste une illusion

Le film multiplie les références musicales (The Cure, Imagination) et cinématographiques (la musique de Dernier domicile connu signée François de Roubaix ou des clins d’œil à Un homme et une femme de Claude Lelouch). Est-ce durant votre adolescence que vous êtes devenus cinéphiles ?

O.N. : Oui, on s’est pris de plein fouet les évolutions techniques du cinéma. Dans un premier temps, ça a été les vidéo-clubs, qui étaient comme la caverne d’Ali Baba. Et ensuite l’arrivée de Canal+ nous a donné accès à encore plus de films. Ça a été pour nous révolutionnaire. Avant ça il y avait Le Cinéma du dimanche soir sur TF1, c’était la grand-messe et on découvrait les grands classiques avec ses parents, tous ensemble sur le canapé pour regarder des Gérard Oury ou des Yves Robert. Et après on a écumé les vidéo-clubs et c’est comme ça qu’on s’est construits en se disant qu’un autre monde s’ouvrait grâce à tous ces films qu’on a vus.

E.T. : On a aussi pu grâce à l’arrivée du magnétoscope commencer à enregistrer les films et à se faire des vidéothèques. On se forgeait des goûts, on collectionnait, on repérait les auteurs. Notre cinéphilie est née de toutes ces technologies. Dans le film, on cite Claude Lelouch ou La Ruée vers l’or de Charlie Chaplin – et une autre version du film qui n’est pas réalisée par Chaplin, il faut voir le film pour comprendre ! On cite des films italiens et des scènes en italien même. C’est la première fois qu’un hommage direct à ce cinéma italien des années 1970 qu’on affectionne tellement est présent.

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Juste une illusion

La sortie de l’enfance est vécue dans le film comme un grand bouleversement, qui prend une dimension universelle. Au point qu’on pourrait le mettre en parallèle avec la désorientation actuelle d’une humanité sidérée par les nouvelles guerres ou l’arrivée de l’intelligence artificielle

E.T. : Le film a été écrit dans un contexte qui est effectivement celui de la guerre en Ukraine, du 7-octobre, de la guerre Israël-Gaza… Donc du chaos, de l’incertitude, de l’arrivée de l’I.A., de la polarisation de la société. La haine et l’agressivité s’installent peu à peu et il est normal et logique qu’à l’intérieur de ce film se trouvent des liens avec l’époque qu’on est en train de vivre. Je pense en fait qu’on était au début de la confusion dans les années 1980 et qu’aujourd’hui on est pleinement dans la confusion. Et aussi dans une sorte de perte de contact avec le réel. C’est marrant de penser d’ailleurs que le cinéma, qu’on annonce mort tous les deux ans, est finalement ce qui nous permet de garder du lien avec le réel. Qu’un film soit iranien, coréen, américain ou français, on est tous en train d’essayer de raconter les sociétés dans lesquelles on vit. Et dans un moment de confusion comme ça, le cinéma prend encore plus d’importance et de relief, en connectant les gens entre eux. Se retrouver dans une salle avec des gens qu’on ne connaît pas, rire et être émus avec eux alors que, si ça se trouve, ils pensent exactement le contraire, prouve que le cinéma a encore plus sa part. C’est pour ça qu’on voulait aussi qu’il y ait de la cinéphilie dans la construction de nos personnages, car c’est une ouverture et une connexion au monde qui, de temps en temps, quand on est confus, est un repère.

Vous arrive-t-il aujourd’hui d’être soudain percutés par une sensation d’adolescence qui vous fait décrocher du présent ?

O.N. : On est de toute façon sans cesse percutés par tout un tas de choses. Nous, on a quand même poursuivi notre adolescence en faisant beaucoup de colonies de vacances [en tant qu’animateurs, ndlr], on s’est rencontrés dans des colonies de vacances [comme en témoigne leur film Nos jours heureux, sorti en 2006, ndlr] et on travaille ensemble. Donc on a cette chance d’avoir poursuivi un chemin collectif en faisant un métier d’équipe. On prend souvent plaisir à se rappeler cette période où on n’avait pas toutes les clés – je ne sais même pas si on les a encore maintenant – et où on ne pensait qu’au présent.

E.T. : On est percutés par tout un tas d’éléments dans notre vie, que ce soit un parfum, une couleur – peut-être même « trois couleurs » ! -, une photo… Et chaque élément nous fait penser qu’on n’a de toute façon aucune prise sur le temps, qu’il est irréversible, qu’il avance indépendamment de nous. S’il y a bien un domaine qui permet de voyager dans le temps, c’est l’art, la culture, la littérature, la peinture, la sculpture, le cinéma. Il est évident que c’est un point commun qu’on a quand on fait des films, c’est qu’on a envie d’encapsuler et d’attraper le temps. D’ailleurs le cinéma à la base c’est de la photo et la photo au départ est ce qui rend les choses éternelles. Et les films rendent les êtres – en tout cas ceux à qui on rend hommage dans Juste une illusion, c’est-à-dire nos parents – un peu immortels.

Juste une illusion d’Eric Toledano et Olivier Nakache (Gaumont, 1h56), sortie le 15 avril