CANNES 2026 · Bruno Dumont : « C’est bien d’être corrigé par des acteurs qui vous disent non. »

Dans « Les Roches Rouges », présenté à la Quinzaine des Cinéastes, Bruno Dumont filme de tout petits enfants plonger dans l’eau et crapahuter sur les rochers de la côte varoise, non loin de Cannes. Un film radical et épuré qui matérialise avec grâce le paysage mental d’une enfance libre.


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Dans Les Roches Rouges, vous gardez tout ce que le cinéma traditionnel jette : dialogues inintelligibles, regards caméra. Pourquoi ?

On a beau dire à des enfants de ne pas regarder la caméra, ils la regardent quand même. J’ai accepté leur âge, leur turbulence, leur agitation. Ils avaient une oreillette, je leur parlais pendant les prises. J’ai travaillé à partir d’un storyboard et c’est dans cette précision qu’ils ont trouvé leur liberté. Pour les directions de regard, j’avais disposé des couleurs autour de l’optique : les enfants ne dialoguent jamais vraiment avec leur partenaire, mais avec ces repères. J’ai décidé de faire un film avec des tout-petits parce que je savais que le découpage et le montage allaient créer l’illusion de quelque chose qu’on ne peut, en réalité, pas leur demander. Les petits n’ont pas beaucoup d’endurance et faisaient ce qu’ils voulaient des dialogues. J’étais émerveillé de les voir. Quand j’ai rencontré Kaylon Lancel, qui joue Géo, il avait trois ans. Je lui ai demandé d’interpréter le rôle et c’était une catastrophe. Je l’ai retrouvé un an plus tard et il commençait à rentrer dans le jeu. J’ai fini par comprendre qui était Géo et j’ai fait le glissement : Kaylon, c’est Géo. À partir de là et grâce à des situations de fiction, ils sont devenus les personnages.

Il y a une évidence à ce que vous filmiez des enfants si jeunes. Comme si leur spontanéité, leur étrangeté étaient ce que vous avez toujours recherché.

J’avais déjà une méthode proche avec des non-professionnels. Très vite, ils devenaient les personnages. Je ne luttais pas contre eux, je ne cherchais pas à les contraindre. Sur L’Humanité, Emmanuel Schotte ne voulait embrasser personne mais voulait bien étreindre, alors que le scénario était plus sexuel. Je l’ai accepté. J’ai l’impression que dans les scénarios, dans les intentions, on est parfois un peu prétentieux. C’est bien d’être corrigé par des acteurs qui vous disent non.

Avez-vous le sentiment que Les Roches Rouges marque le début d’une nouvelle ère de votre cinéma, comme l’avait fait P’tit Quinquin en vous ouvrant à la comédie ?

Je ne sais pas. Je n’ai pas de plan, j’aime l’aventure : faire un film compliqué, puis un autre plus simple, très dialogué ou pas du tout. Quand j’ai fait Jeannette, c’était du Charles Péguy, il fallait le réciter. Là, ça m’a vraiment plu de faire différemment. Je crois que le film capte, à travers ces très jeunes enfants, quelque chose qu’on pourrait appeler l’enfance, et qui sonne juste.

Avez-vous retrouvé quelque chose de votre enfance en les filmant ?

L’enfance est intemporelle mais ce n’est pas mon histoire. Je ne suis jamais porté sur l’envie de raconter ce qui m’est arrivé. Pourtant, il y a quelque chose de Géo que j’ai toujours en moi. Il y a un petit enfant, qui a cinq ans, qui vous parle en ce moment, qui rit, qui est joyeux, qui n’a pas peur de la gravité des choses.

Il y a un vrai plaisir ludique qui se dégage du film ; c’est un terrain de jeu pour eux et pour vous. 

Je trouve les adultes aujourd’hui rudes, non seulement sérieux, mais dérangés, compliqués, suspicieux. La difficulté que j’ai eue à financer ce film en France est assez représentative : personne n’a voulu le financer. On me disait : « Un enfant ne peut pas sauter d’une falaise. » Mais au cinéma tout est faux – ils n’ont jamais sauté. Je n’ai pas réussi à les convaincre, je me suis donc tourné vers des Italiens et des Espagnols, pour qui cela paraissait évident. On veut que les films se conforment à un conformisme ambiant : les enfants doivent être représentés comme il faut. Des enfants qui vivent en toute liberté, qui font du quad, c’est interdit. Alors que pour moi, c’est la liberté. Les Roches Rouges est donc une coproduction portugaise – mon premier film ainsi produit.

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Avec Les Roches Rouges, votre cinéma se dépayse : vous passez du Nord au Sud. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cet endroit ?

J’ai trouvé le sujet en venant à Cannes. Je voyais ces rochers rouges, cet endroit étrange. Je me suis rendu sur place et j’ai trouvé le paysage tellement beau, à la limite du merveilleux. Quand je suis arrivé, des enfants sautaient. Je me suis dit : voilà un sujet. Tout est parti de là. Il a fallu ensuite mettre en place une histoire très simple : une rivalité entre deux groupes, un petit conflit et montrer comment l’insouciance peut aussi générer de la violence. Tout est disposé pour que l’humain se mette en branle : on voit à la fois l’amour, la tendresse, mais aussi l’éruption de quelque chose qui aurait pu être fatal.

Le statut de la caméra est ambigu dans le film : on sent votre regard à travers elle, mais parfois elle semble se substituer à celui de Géo. 

Nous n’avions pas beaucoup d’argent sur le film ; nous n’avons tourné que quatre semaines, et les enfants ne travaillaient que des demi-journées. La caméra à l’épaule permettait d’aller très vite, de faire beaucoup de plans. Nous n’avions pas d’autorisations pour filmer, nous ne les avons pas demandées. On savait très bien que si on demandait si un enfant pouvait rouler en quad sans casque, la réponse serait non. Même chose sur un quai de gare : autoriser un enfant à marcher le long d’une voie ferrée, jamais. On a donc fait ça à la sauvette, très rapidement. Le choix du 20 mm m’a paru évident : tout est net, sans profondeur de champ, tout est à égalité. Je trouvais que c’était juste par rapport à l’enfance, qui ne distingue pas vraiment ce qui est près de ce qui est loin. C’est une bonne représentation de ce que peut être le cerveau d’un enfant.

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Le film a une dimension documentaire et en même temps dégage un sentiment d’irréalité, notamment dans l’écart entre l’immensément grand des paysages et la petite taille des enfants.

C’est un faux réel, fabriqué mais d’une apparence naturelle, documentaire. C’est du cinéma et le cinéma, c’est un artifice. Mais l’artifice peut représenter une réalité. Et cette réalité-là, ce n’est pas le réel : c’est l’enfance. C’est un film sur l’avenir des enfants, des enfants libres, sans contraintes, qui n’ont ni casque, ni gants. Ils en sont libérés. On vit dans un monde ultra transformé, parce qu’on est traumatisé par les victimes. Les adultes dans le film sont dingues – mais c’est nous. C’est donc un film optimiste, qui dit qu’il ne faut pas protéger à outrance, pas avoir peur de tout.

Est-ce durant l’enfance que le cinéma est arrivé dans votre vie ? 
Très petit, j’ai su que je voulais faire du cinéma sans savoir très bien ce que c’était. Je trouvais ça formidable, fascinant. Le cinéma c’est très enfantin, en fait. On est des gamins. J’avais envie de jouer, de m’amuser. Je ne prends rien au sérieux – j’aime me moquer. Toute ma période comique vient de là.

Les Roches Rouge de Bruno Dumont, Les Films du Losange (1 h 30), en salle le 23 septembre 2026.

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