
C’est une lettre détaillée, adressée à la communauté internationale dans Variety, qui exsude l’inquiétude. Le 10 octobre dernier, plusieurs dizaines de professionnels du cinéma brésiliens ont appelé à porter « une grande attention au second tour de l’élection présidentielle », le 25 octobre. Le scrutin, qui oppose le président sortant Lula au candidat d’extrême droite Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien chef d’État Jair Bolsonaro (aujourd’hui condamné à 27 ans de prison pour coup d’État), est extrêmement serré. Et une victoire du second constituerait une menace non seulement pour l’industrie audiovisuelle, mais aussi pour l’ensemble des institutions démocratiques.
Parmi les signataires, Kleber Mendonça Filho, réalisateur de L’Agent secret, l’acteur principal du film Wagner Moura, mais aussi le producteur de Je suis toujours là, Rodrigo Teixeira, le cinéaste Karim Aïnouz, ou encore l’actrice Alice Braga. Flávio Bolsonaro ne leur a pas directement répondu, mais le candidat d’extrême droite a appelé « les artistes de droite » à le soutenir.
Si le cinéma brésilien connaît un renouveau sur la scène internationale, avec une moisson de prix dans les plus grandes cérémonies ces deux dernières années (Je suis toujours là, sacré meilleur film étranger aux Oscars, Wagner Moura couronné à Cannes 2025 et aux Golden Globes), c’est notamment grâce à la politique culturelle volontariste du président Lula, revenu au pouvoir il y a trois ans. Flávio Bolsonaro, arrivé en tête au premier tour de l’élection avec 47,03% des voix (contre 45,16% pour Lula), promet de couper net les subventions et l’industrie dans son élan, en menant une politique austéritaire similaire à celle entreprise par son père. Entre 2019 et 2023, Jair Bolsonaro avait notamment amputé les budgets de l’agence nationale du cinéma et du Fonds pour le secteur audiovisuel de près de 43%.

▌ À LIRE AUSSI
Avec l’élection de son fils, le septième art pourrait en outre devenir un instrument de propagande. Flávio Bolsonaro est en effet sous le coup d’une enquête pour détournements de fonds publics, car il aurait alloué une partie de ses indemnités parlementaires au financement de Dark Horse, un biopic encore inédit à la gloire… de son propre père. Aux manettes du projet tourné en anglais, on retrouve le réalisateur Cyrus Nowrasteh et l’acteur Jim Caviezel, figures de proue du cinéma évangélique américain.
INGÉRENCES AMÉRICAINES
Cet intérêt de l’Amérique ultra-conservatrice pour la politique brésilienne ne s’arrête pas à la production de films douteux. Les signataires de la lettre ouverte rappellent que les signes d’ingérence des États-Unis dans l’élection se multiplient. Dans une enquête glaçante, deux journalistes du Guardian ont montré comment l’administration Trump détourne les fonds du Département d’État américain normalement utilisés pour la défense des droits humains, et les redirige vers des groupes anti-communistes, anti-immigration, ou en faveur des droits des minorités blanches en Afrique. Un million de dollars a spécifiquement été alloué à un programme visant à affaiblir la Cour suprême brésilienne, à l’origine de la condamnation de Jair Bolsonaro.
Dans le même temps, « plusieurs observateurs ont soulevé un risque d’asymétrie dans la diffusion des contenus politiques » sur les réseaux sociaux, rappellent les signataires de la lettre ouverte. Le groupe Meta, qui détient Instagram et Facebook, est soupçonné d’entraver les publications de Lula et ses soutiens. Ce que l’entreprise dément, invoquant des « problèmes techniques ».
C’est dans le contexte de ces ingérences étrangères répétées, alors que l’industrie se relève à peine des années Jair Bolsonaro et que son fils promet de réécrire la Constitution du pays, que le cinéma brésilien s’alarme d’un retour en arrière. « Protéger la liberté d’expression et assurer la viabilité à long terme de l’industrie audiovisuelle brésilienne est indissociable de la défense de la démocratie, assurent les signataires de la lettre ouverte. Nous appelons la presse internationale à couvrir rigoureusement le processus électoral, et les institutions concernées à enquêter sur tous ces soupçons de façon indépendante. »
