
Dans un musée de Washington trône un éléphant qu’on dit être le plus majestueux jamais rencontré sur Terre. Steve Boyes, un chercheur naturaliste aux allures d’Indiana Jones, rêve de retrouver ses congénères, qu’il appelle les « éléphants fantômes », cachés dans les hauts plateaux d’Angola. Un explorateur fou, une terre lointaine, un romantisme suranné, nous sommes bien chez Werner Herzog, lui-même fasciné depuis toujours par la figure de l’aventurier. Familier du continent africain, où il s’est rendu dès les années 1960, le cinéaste nous entraîne aux côtés d’une tribu namibienne et de ses maîtres trappeurs, dont la mythologie découle directement de ces éléphants. Fidèle à son style inimitable, Herzog habite pleinement ses images jusqu’à les commenter en voix off, jusqu’à s’en faire l’explorateur actif.
Des images tournées avec une grande liberté, tantôt fantasmatiques, tantôt très brutes, sans aucun maniérisme. Le réalisateur filme ainsi sans détour ce qui l’anime et le surprend, quitte à verser dans un kitsch amusant. Sans doute le lot d’un premier degré désormais inhabituel au cinéma, et plus encore dans le cinéma documentaire, où règne l’esprit de sérieux. Il n’en est rien chez Herzog, pas même lorsqu’il s’entretient avec Steve Boyes, dont il conserve aussi bien les hésitations que les élans lyriques. Pas de place pour le rationnel. Au contraire, c’est la puissance du mystère qui intéresse Herzog. D’où découle la grande question posée par le film : au fond, vaudrait-il mieux ne jamais rencontrer ces ghost elephants ? Vaudrait-il mieux seulement les rêver ? Au fur et à mesure de l’expédition, une opposition se dessine entre deux mondes, entre deux rapports au vivant : d’un côté, la science rationalisée de l’Occident, qui privilégie la technologie ; de l’autre, le savoir d’une tribu ancestrale, qui privilégie le surnaturel. On vous laisse deviner vers où penche le cœur du cinéaste.
Ghost Éléphants de Werner Herzog, Blue Note Films (1 h 39), sortie le 10 juin.
