
« Devenir le spectateur de sa propre vie permet d’échapper aux souffrances de la vie. » L’aphorisme d’Oscar Wilde remonte à la mémoire passé le générique d’ouverture du premier film de Tony Benna. Face caméra, un quinqua hirsute et grisonnant, annonce le programme des quatre-vingt minutes à venir : immortaliser les derniers mois de sa vie.
Cet homme, Andre, se sait prématurément condamné depuis qu’on lui a diagnostiqué un cancer du côlon en phase terminale. Alors, autant ne pas en faire tout un foin et sortir de scène en beauté, léguer un petit quelque chose à ceux qui resteront : un film dont l’existence sera assujettie à la disparition de son sujet. S’il ne se verra jamais mourir à l’écran, Andre sera assis aux premières loges, penché sur la rambarde, à regarder d’un œil goguenard la lente dégénérescence d’un corps revenu de tous les excès.
Le scénario de sa vie pourrait être celui d’un stoner movie écrit par Thomas Pynchon et réalisée par les frères Coen. Le récit d’un adepte de la fumette qui a fait une brillante carrière dans la publicité grâce à son imagination échevelée. D’une histoire d’amour née un peu par hasard au comptoir d’un pub de San Francisco dans les années 1990.
Mais aussi celui d’un sombre abruti qui a refusé de faire une coloscopie avant qu’il ne soit trop tard. L’irrévérence en bandoulière, Andre refuse de laisser l’anxiété du condamné métastaser dans ses cellules. On rit beaucoup de ses idées farfelues contre l’ennui, source à laquelle Tony Benna puise la forme de son film, alternant images léchées, plans à la GoPro et courtes séquences d’animation. On pleure, fatalement, à mesure que le cancer fait son œuvre. Éminemment godardien (le cinéma comme art de filmer la mort au travail), Andre is an idiot est peut-être ce qui nous arrivera de plus excitant en provenance des États-Unis cette année.