Christophe Honoré : « Il faut se méfier de la mémoire. Là, il fallait plutôt être dans la sensation. »

Avec « Mariage au goût d’orange », présenté à Cannes Première, Christophe Honoré nous immerge dans un mariage plein d’éclats et de chaos intimes, inspiré par un épisode familial, embarquant une troupe de comédiens (Adèle Exarchopoulos, Vincent Lacoste, Paul Kircher, Malou Khebizi…) en pleine frénésie. Le cinéaste nous parle de ce film vibrant, tendre, et écorché, peuplé de ses propres fantômes.


MARIAGE AU GOUT DORANGE Photo 1 ©Leolo Victor Pujebet 1620x1080 1

Cette histoire, vous la portez depuis longtemps. Dans votre spectacle Le Ciel de Nantes [2021], on apprenait que vous n’arriviez pas à faire ce film sur votre famille. Qu’est-ce qui s’est déclenché ?

Quand j’ai fait Le Ciel de Nantes, j’ai cru que j’en avais fini. J’aimais bien cette idée que ce film imaginaire n’existe qu’au théâtre. Puis il y a ce film, Marcello Mio [2024]. Ça a été compliqué pour moi parce qu’il n’a pas été perçu comme je l’avais pensé, ça m’a un peu déstabilisé. Soudain, je me suis dit que je voulais filmer un groupe. C’est mon désir premier. C’est drôle parce que j’en ai parlé l’année dernière avec le réalisateur de Baby, Marcelo Caetano [ils étaient tous les deux dans le jury de la Queer Palm 2025, ndlr]. On parlait des films queer, et on se demandait pourquoi il y avait toujours ce canevas d’un seul personnage contre le monde… Comment réussir à rendre compte d’un imaginaire collectif au cinéma ?

Et puis, créer Le Ciel de Nantes, ça m’a un peu libéré de cette trouille, de ne pas être à la hauteur des gens de ma famille. J’avais une espèce de morale, mais qui était peut-être un aveuglement, de me demander : j’ai échappé à ce milieu, qui je suis pour témoigner ? En même temps, un témoin de mariage, c’est celui qui est là pour dire « Ça a eu lieu. » J’ai l’impression que c’est dans ce sens là que j’ai réalisé ce film. Au départ, je pensais faire une grande fresque démarrant en 1945, avec ma grand-mère veuve de guerre qui rencontre cet homme avec qui elle a eu une relation mais qu’elle détestait. Comme elle est tombée enceinte, elle s’est mariée avec lui, et c’est là que commence la malédiction. Mais je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de vouloir faire du romanesque, une épopée. J’ai voulu me concentrer sur ces gens, les regarder vivre, tout simplement. J’espère que c’est un film au présent, qu’on ne le voit pas comme une reconstitution. Il n’y a pas du tout le côté séduisant des années 1970 dans le film.

Le titre du film, Mariage au goût d’orange, part de la sensation d’une boisson que vous buviez enfant pendant cette fête. Comment vous avez retraversé toute cette sensorialité liée au mariage ?

Il y a la question de la réminiscence, c’est vrai. Cette boisson, Tang, c’est ma madeleine de Proust. C’est-à-dire qu’en tant qu’enfant, la chose la plus importante qui s’est passée pour moi pendant ce mariage, c’est ce moment incroyable où j’avais ce verre de Tang dans les mains. Et, en même temps, c’était le jour de la mort de Claude François. Je me souviens aussi de la violence que subissaient mes cousins… Mais il faut se méfier de la mémoire, elle est légendaire. Là, il fallait plutôt être dans la sensation. Il y a une expression que j’aime bien « Faire corps ». Je voulais que tous les gens de cette famille fassent corps. C’est un film de détails et en même temps un tableau d’ensemble, on passe sans cesse du micro au macro. L’enjeu de la mise en scène, c’est d’entraîner le spectateur là-dedans, qu’il accepte de se perdre un peu, que tous les destins des personnages se déplient.

(c) Léolo Victor-Pujebet
Christophe Honoré : « Il faut se méfier de la mémoire. Là, il fallait plutôt être dans la sensation. » 4

(c) Léolo Victor-Pujebet

Les sauts dans le futur qui ponctuent le récit font peser sur le mariage un sentiment de perte, de deuil. Pourquoi invoquer ces fantômes ?

Ces personnages, c’est une tragédie, une catastrophe annoncée. Je sais que, quelques années après, cette famille va être décimée, elle va être emportée par les années 1980, par la violence sociale, la maladie, les traumas de l’enfance. J’aimais bien l’idée que la temporalité soit floue, cette impureté. Je crois que dès que je crée quelque chose, il faut qu’au bout de vingt minutes, je fasse l’inverse des vingt minutes précédentes. Il y a quelque chose de très teigneux de ma part là-dedans. Pour moi, c’est une forme de loyauté envers le spectateur. Je cherche toujours à ce que le film soit un organisme vivant, contradictoire, à ce le public doive se repositionner. Au cinéma, ce sont souvent les moments les plus heureux qui me bouleversent. Parce que ce bonheur est fragile, il ne dure pas. Je crois que le film porte là-dessus.

Une phrase d’Annie Ernaux ouvre le film : « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous. » Comment vous a-t-elle guidé pendant la création ?

Elle est venue après. C’est assez étrange, je me suis souvenu de ce roman, La Place, dans lequel Annie Ernaux recréait toute une époque, avec des anecdotes, des étude d’objets… J’ai l’impression que ça correspondait. Si j’avance que l’histoire de cette famille ne lui appartient pas, c’est qu’ils ne sont pas toujours sujets de cette histoire.  La citation d’Annie Ernaux me permettait une ouverture naturaliste, assez simple, très descriptive…. Je sais très bien que cette famille m’a désigné pour témoigner. C’est-à-dire qu’elle m’a mis à l’écart à cause de l’homosexualité qu’ils sentaient chez moi, je voyais bien qu’ils se méfiaient de moi. Alors j’ai commencé à écrire des romans.

Dans cette phrase d’Annie Ernaux, il y a aussi l’idée que nos destins individuels sont façonnés par l’histoire.

Cette famille appartient à un destin de famille d’après-guerre, avant la contraception. J’ai toujours entendu que ma grand-mère ne voulait pas de ses enfants, ce qui est d’une violence insensée mais ce qui est vrai. Elle s’est mariée à un homme qu’elle détestait par convention, et ce n’était pas du tout un épanouissement d’être une mère de famille nombreuse. La modernité a fracassé énormément de gens qui n’avaient pas les moyens de faire face, ils étaient employés de cantine, chauffeurs de taxi, ils bossaient à la CAF… Les années 1980, ils les ont pris de plein fouet. Ce n’est pas que le trauma familial qui a fait d’eux une espèce en voie d’extinction. C’est le poids de la société, évidemment.

MARIAGE AU GOUT DORANGE Photo 3 ©Leolo Victor Pujebet 1620x1080 1
Christophe Honoré : « Il faut se méfier de la mémoire. Là, il fallait plutôt être dans la sensation. » 5

(c) Léolo Victor-Pujebet

Vous disiez l’importance de rejouer ce film « au présent ». Quelles résonances avec notre époque ?

Ce sont des gens qui, s’ils avaient survécu, ne serait pas forcément de mon avis sur qui voter dans un an aux présidentielles… On est héritiers de ça. Evidemment que dans les milieux populaires, qu’on a tendance à stigmatiser, ils sont prêts à voter RN parce que, soi-disant, on n’a jamais essayé. C’est qu’ils ont été tellement maltraités par la vie à un moment qu’il n’y a plus de pensée solidaire. Ce n’est pas l’enjeu du film mais à ce mariage, il y avait des discours racistes et en même temps, des amis plus jeunes, racisés, étaient là. Le film témoigne de ça. Mais je ne suis jamais frontal sur ces sujets-là. Là, on est à un an des présidentielles. Ca ne va pas suffire de faire des pétitions, de dénoncer, de s’alerter. Il y a un vertige. Comment faire face à ce péril-là ? Il va y avoir des réponses plus ou moins maladroites, plus ou moins injustes, plus ou moins violentes. Et c’est normal, la période est très chaotique. Le cinéma est une industrie comme une autre, avec un sous-prolétariat, des dominants. Et quand les gens qui ont le pouvoir partent eux-mêmes en croisade, il est plus que nécessaire de se mobiliser.

Le film porte une forme de vitesse. D’ailleurs vous avez terminé le tournage en mars dernier. Comment cette urgence vous a traversé ?

Je crois à la vertu de la vitesse. Dans un livre de Philippe Sollers, j’avais lu cette citation de Baltasar Gracián : « Vite et bien, deux fois bien. » Il faut les faire vite, les films. Mariage au goût d’orange s’est tourné en 30 jours, ce qui est rapide avec autant d’acteurs. La monteuse du film travaillait pendant le tournage, le soir on regardait les rushes, elle m’envoyait des prémontages. Et ça, ça me donnait l’énergie. J’ai ce fantasme de la Factory d’Andy Warhol. D’un lieu en mouvement perpétuel, où le matin, je ferais un peu de théâtre, l’après-midi je filmerais. Il n’y a rien qui m’angoisse plus au cinéma que quand on se pose. J’adorerais retrouver l’époque de la Nouvelle Vague, les cinéastes réalisaient deux ou trois films par an. Mais ce n’est plus possible parce que chaque film est un enjeu financier, médiatique. Enfin, si, il y a Quentin Dupieux. Je comprends vraiment cette façon de faire : le métier de cinéaste est de filmer. Ce n’est pas d’attendre quatre ans pour faire des films. Cet esprit-là, je trouve que c’est aussi un bon esprit de résistance, très honnêtement.

Au cinéma le 18 novembre