5 pépites queer de la Berlinale 2026

La 76 édition du festival de Berlin a rendu son palmarès samedi, couronnant « Yellow Letters » de l’Allemand İlker Çatak, critique du gouvernement d’Erdoğan en Turquie. Peu de films forts ont émergé – à notre goût – de la quinzaine de jours de projections. On a donc choisi de vous livrer notre top de films queer, toutes sélections confondues.


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The Blood Countess

The Blood Countess d’Ulrike Ottinger (Berlinale Special Gala)

Sur le papier, le projet était fou : Isabelle Huppert en comtesse hongroise Élisabeth Báthory, née au XVIe siècle et dont on disait qu’elle était vampire et lesbienne, chez la légende du cinéma queer allemand des seventies, Ulrike Ottinger. Le résultat est à la hauteur du camp attendu. Huppert prend un plaisir dément à se regarder jouer une vampire qui refuse de vieillir, à se parer d’atours royaux et à jouer tantôt la fausse ingénue, tantôt la vraie dom pour séduire et croquer de jeunes innocentes.

 

Ulrike Ottinger imagine des décors fastueux et une D.A. fétichiste en diable (on croit reconnaître ici le café d’Aller jamais retour, l’un des films emblématiques de la réalisatrice underground, en 1979 ; là, une variation flippante autour de la fête finale du Bal des vampires de Roman Polanski, 1967), nous offrant au passage une visite touristique de l’Autriche goth. Seul regret : les retrouvailles entre Isabelle Huppert et la sulfureuse écrivaine Elfriede Jelinek au scénario n’ont rien à voir avec les mythiques Malina de Werner Schroeter (1991) ni La Pianiste (Michael Haneke, qui adaptait le roman de Jelinek en 2001). 

Le récit est aussi anecdotique qu’un apfelstrudel digeste : la Comtesse cherche à trouver et détruire un livre qui pourrait mettre fin à toute la caste vampirique, ce qui donne lieu à une chasse au trésor loufoque. On aurait préféré un peu plus de noirceur voire de perversion, mais The Blood Countess reste un plaisir coupable dans lequel on plonge ses crocs avec délectation.

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Rose

Rose de Markus Schleinzer (Compétition)

Changement total d’ambiance pour le film de Markus Schleinzer, en noir et blanc et dans une Allemagne du XVIIe siècle à la rigueur et l’austérité toutes protestantes. Tiré d’une histoire vraie, le récit suit une femme vivant en tant qu’homme pour échapper aux contraintes du statut d’épouse. Après dix ans de service à l’armée, elle se rend dans un village pour réclamer une ferme et s’installer plus durablement. 

Porté par une Sandra Hüller au sommet, qui a raflé l’Ours d’argent de la meilleure performance pour ce rôle, le film évite tous les écueils de son sujet. Point de voyeurisme ni d’entremêlements dans les pronoms pour tenter de scruter le rapport au genre de l’héroïne. Le parti-pris est net et droit comme la mise en scène, Markus Schleinzer s’intéressant uniquement au regard binaire et inégalitaire porté par la société pour asservir les femmes – et quelques hommes à la masculinité dissidente. 

Loin d’un pensum théorique, Rose est magnifiquement prosaïque, ancré dans les tâches domestiques, le travail de la terre et avec les animaux. À cause de la langue, du noir et blanc et des décors, on pense forcément un peu au Ruban Blanc de Michael Haneke (2009). Mais les deux films ne portent pas la même ambition, et celui de Schleinzer conserve jusqu’au bout une forme d’humilité très raccord avec celle à laquelle son héroïne est obligée par son environnement.

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Barbara Forever

Barbara Forever de Brydie O’Connor (Forum Special)

On guettait avidement ce documentaire, passé auparavant par Sundance et présent dans une “petite” sélection de la Berlinale. On n’a pas été déçu : le film de Brydie O’Connor (déjà autrice d’un court métrage sur Barbara Hammer conçu avec la complicité de sa dernière compagne Florrie Burke en 2022), est une vraie pépite – au point d’avoir remporté le Teddy Award du documentaire.

A partir de précieuses images d’archives et d’enregistrements de Barbara Hammer elle-même, qui composent la voix-off du film, Barbara Forever retrace avec liberté, émotion et acuité la vie (jusqu’à son décès en 2019) et l’œuvre de l’une des plus grandes pionnières du cinéma lesbien. Après un mariage avec un homme, la native de Los Angeles a eu une prise de conscience, la trentaine venue : elle préférait les femmes et réaliser des films à ce sujet. 

C’est ainsi qu’elle a donné naissance à un premier film, Dyketactics, court métrage expérimental montrant la sexualité entre femmes, en 1974 – la même année que Je Tu Il Elle de Chantal Akerman, les deux femmes devenant les premières lesbiennes de l’histoire du cinéma à filmer la sexualité lesbienne. Elle poursuivra toute sa vie son œuvre et son activisme, pour plus de visibilité et de poésie lesbienne, auxquels ce documentaire rend un hommage vibrant.

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À voix basse

À voix basse de Leyla Bouzid (Compétition)

Queer, le troisième long métrage de Leyla Bouzid (Une histoire d’amour et de désir) ne l’est assurément pas dans sa forme, pudique voire sage. Il s’agit plutôt ici de qualifier comme tel l’audace du récit, qui voit une trentenaire tunisienne (la révélation Eya Bouteraa) retourner dans sa ville natale – et donc dans sa famille – en Tunisie à la mort de son oncle dans des circonstances troubles, tout en planquant bien au fond de ses valises son amoureuse (Marion Barbeau). 

En immersion, le film approche l’ambivalence et la complexité des personnes queer en Tunisie, pays où l’homosexualité est passible de prison, ne faisant pas l’impasse sur la vie underground, où la fête, la joie et le plaisir côtoient de près le danger. À voix basse (qui sort en salles le 22 avril) montre surtout un entourage loin d’être dupe ou imbécile, mais pris dans des dilemmes complexes sur la question. 

On sent bien les enjeux de telles représentations, le fait pour les personnages de prononcer des mots comme « homosexuel » ou « lesbienne », de montrer des baisers et même une scène de sexe entre femmes dans un hôtel à Tunis. Difficile, dans les circonstances actuelles, de le dire plus fort que ça.

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La Face cachée de la Terre

La Face cachée de la Terre d’Arnaud Alain (Panorama documentaire)
En section Panorama documentaire se cachait ce beau film fauché. Le premier long métrage du directeur de la photo français Arnaud Alain suit un jeune photographe parisien, Dimitri, qui perd progressivement la vue. Avec la juste distance, la caméra le suit avec grâce dans ses projets, ses rencontres, ses doutes, et documente la dépression qui s’installe insidieusement.

Pour ne rien enlever à l’émotion qui nous étreint au fil du documentaire, Dimitri, partiellement non-voyant au moment du tournage, possède un œil artistique et un sens du déclic évident. A travers les bribes de ses reportages dans les soirées chemsex ou les communautés queer de New York, on ne peut que constater son talent et s’inquiéter avec lui de l’apparition d’une nouvelle tâche qui lui oblitère un peu plus la vue. 

Pas misérabiliste pour un sou, La Face cachée de la Terre cherche bien moins à nous apitoyer sur son sort qu’à écouter la parole du calme et doux photographe, qui souvent aiguille plus ou moins ostensiblement le réalisateur dans la manière de montrer son vécu. Les envolées électro de la toujours très douée Léonie Pernet achevant de donner un beau souffle à l’ensemble.