2026 : le grand retour du DVD ? 

En début d’année, un tour sur les réseaux sociaux donnait l’impression que le monde entier souhaitait passer moins de temps en ligne. Les lettres manuscrites, la renaissance de l’iPod et du BlackBerry, ou la hausse des abonnements en médiathèque sont autant d’indices d’un retour en force de l’analogique. Après l’argentique et les vinyles, le format DVD semble être la solution phare pour sortir du tout-numérique.


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Illustration : Ines Ferhat assistée de Midjourney pour TROISCOULEURS

«  Je suis une enfant des années 1990. J’aime toucher les objets, regarder leur design, ça romantise mon quotidien », lance Anaïs Lawson, directrice artistique du label de musique Jeune à Jamais. Elle a commencé à constituer sérieusement sa collection de Blu-ray il y a deux ans, par peur de ne pas pouvoir partager ses coups de cœur cinématographiques avec ses enfants. « Je me suis revue en train de fouiner dans les VHS de mes proches, de découvrir Orange mécanique [de Stanley Kubrick, 1972, ndlr] avec mon papy, un concert de Bob Marley avec mon père, ou d’aller acheter Titanic [de James Cameron, 1998, ndlr] en édition limitée avec ma mère pour pouvoir le regarder des dizaines de fois. Je me suis rendu compte que les films qui comptaient pour moi, je ne les possédais pas physiquement. Je n’avais aucun moyen fiable de les archiver. »

Elle est loin d’être la seule. Malgré l’arrivée massive des géants du streaming vidéo ces dix dernières années, les ventes de DVD se portent globalement bien. Si le marché de la vidéo a connu une baisse significative de 12 % de 2023 à 2024, selon un rapport du SEVN (Syndicat de l’édition vidéo numérique) basé sur les ventes recensées par le groupe collecteur de données GfK, celui de la vidéo 4K, d’après un rapport publié en 2024 par UHD Partners, ne cesse d’augmenter depuis 2021. Les Blu-ray « sauvent » le secteur, affichant des chiffres exponentiels : plus de 15 % de ventes en plus rien qu’en France, et une augmentation de plus de 17 % de la part de marché dans le secteur de la vidéo physique. Certaines sorties récentes y ont contribué, comme Sinners de Ryan Coogler, qui a battu un record en récoltant pas moins de seize nominations aux Oscars 2026. Cependant, beaucoup d’aficionados du format DVD continuent de se les procurer en brocante, sur Vinted, chez Boulinier, en médiathèque ou dans la cave de leurs parents, ce qui revient moins cher qu’une place de cinéma ou un abonnement à plusieurs plateformes.

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Pochette DVD de Sinners

SOUVENIRS EN BOÎTE

Plus qu’un simple objet, le DVD est avant tout un moyen de créer des occasions entre amis ou en famille pour regarder un film choisi en amont. C’est le cas de Clara, qui s’est lancée dans un retour à l’analogique avec son groupe d’amis, après avoir vu plusieurs publications sur le sujet. Le projet ? Partir à la recherche de DVD d’occasion pour les regarder ensemble. « Il y a un côté chasse au trésor, et c’est le moyen idéal pour passer des moments de qualité autour d’un film », avance la Parisienne de 28 ans, archiviste de profession. Au programme : des films des années 2000, des séries feuilletonnantes avec de nombreuses saisons qui ont fait la gloire des grandes chaînes américaines, des œuvres emblématiques britanniques, des classiques comme American Beauty, The Crow, Black Snake Moan, Donnie Darko, ou encore Yamakazi. Rien n’est cloisonné. « J’aime attraper quelques DVD à regarder dans une vieille maison de campagne, où le réseau ne passe pas. Et je remarque que les plus jeunes découvrent ainsi des films qui sont cultes pour nous. J’ai l’impression d’agir pour la sauvegarde de la culture, d’une certaine manière », détaille Anaïs Lawson.

Chez Potemkine, boutique spécialisée dans le cinéma depuis 2006, le client type, souvent très cinéphile et passionné, a évolué ces dernières années, comme l’explique Frantz Duncombe, co-gérant du lieu. « Nous avons remarqué ces derniers mois un intérêt croissant de la part de jeunes cinéphiles qui souhaitent créer une collection de films qu’ils aiment pour garder une trace de leur passion. Cela s’explique en partie par la prise de conscience qu’un monde sans objets n’est enviable pour personne. L’après-Covid nous a prouvé qu’il y avait une vraie résistance à ces nouvelles façons de consommer seul chez soi. Se remettre à acheter des DVD, des livres et des objets en boutique physique est presque devenu un acte politique pour certains. » 

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Boutique Potemkine, rue Beaurepaire, dans le XIème arrondissement de Paris © Potemkine

« Se méfier du cloud » pourrait être le slogan de ce renouveau, ou comment contourner les failles d’un système qui a montré maintes fois qu’il n’était pas fiable à 100%. Anaïs Lawson pousse ses artistes à sortir leur projet en numérique et en physique. « Le stockage en ligne, ça coûte de l’argent et ce n’est pas écologique. Et puis, j’ai vu Napster [l’un des tout premiers logiciels de téléchargement illégal de musique, ndlr] fermer, SoundCloud [plateforme de communautés d’artistes pour découvrir et partager de la musique, ndlr] en difficulté financière… Les plateformes de streaming sont des start-up comme les autres, leur futur n’est pas garanti. Récemment, Anna’s Archive [bibliothèque numérique non officielle, spécialisée dans la mise à disposition de livres et de textes en ligne, ndlr] a aspiré tout le catalogue de Spotify. Je trouve les activistes des “shadow libraries” très visionnaires. »

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Capture d’écran de la page d’accueil d’Anna’Archive © Wikipedia

LA PRESSION DES PLATEFORMES

En 2007 arrivait un outil qui allait révolutionner la manière de regarder des films et des séries. Créée dix ans plus tôt comme un service de location de DVD à domicile, Netflix s’est rapidement réinventé en plateforme de streaming, boîte de production et relais pour des millions de téléspectateurs. Elle a apporté une vision plus contemporaine des récits présentés à l’écran et a su intéresser un public plus jeune et massif.

Mais ce qui était censé favoriser la pluralité et l’abondance de choix est devenu un fardeau pour beaucoup : celui de passer plus de temps à chercher quoi regarder qu’à le regarder vraiment. Il y a aussi la crainte de voir sa série préférée disparaître du jour au lendemain, ou l’obligation de souscrire à un VPN pour avoir accès à un catalogue étranger plus riche. « Ces dernières années, nous avons vu à la boutique de très nombreux clients déçus du streaming. Beaucoup de nos clients ont constaté la standardisation de ces plateformes. Elles devaient proposer plus de choix, mais on se rend compte qu’elles créent du contenu calibré et délaissent les œuvres exigeantes. Sans parler de leur multiplication, ce qui revient très cher par mois. Nos clients nous disent qu’ils ont le sentiment de s’être transformés en consommateurs », poursuit Frantz Duncombe.

Clara fait partie des déçus : « Je trouve qu’on ressent une forme de pression des plateformes à force de voir le même film proposé à chaque connexion. Avec les DVD, si rien ne me tente, je ne regarde rien. » Marta Represa, stratégiste éditoriale spécialisée dans les phénomènes culturels, confirme observer cette tendance depuis quelques années déjà, en raison de certaines limites du streaming. « Elles peuvent être rachetées du jour au lendemain. Elles modifient leur catalogue très régulièrement, ce qui peut faire disparaître des programmes. Certains films des années 1980 sont introuvables et disparaissent de l’imaginaire collectif… Et d’un point de vue technique, la qualité de plusieurs productions n’est plus la même : certains épisodes de séries n’existent plus, comme celui de Michael Jackson dans les Simpson, ou on a des fiascos avec l’image et le son… Les gens en ont marre de payer plus cher pour des catastrophes comme ça. »

HYPE OU NORMALISATION ? 

Les plateformes de streaming sont-elles en train de mourir ? Non, si l’on en croit les derniers chiffres du ministère de la Culture et du CNC : Netflix comptait 231 millions d’abonnés dans le monde en 2022, et 11 millions en France ; Amazon Prime, plus de 213 millions la même année et 7 millions en France, pour ne citer que ces deux plateformes. Si un intérêt fort pour le physique se ressent depuis quelques années, beaucoup souhaitent en réalité utiliser les deux, mais ne plus se sentir prisonniers du tout-­numérique.

Les initiatives comme le Criterion Closet, le Letterboxd Video Store ou le Video Club de Konbini permettent d’installer cet intérêt au-delà d’une tendance passagère. Voir ses stars préférées, cinéastes, actrices et acteurs parler de cinéma de manière passionnée, en citant des références pointues ou populaires, parfois inconnues du grand public ou simplement oubliées, pousse d’une certaine manière au mimétisme et à l’envie de découvrir des chefs-d’œuvre inattendus. « Les gens ont aussi la nostalgie du vidéo club comme un lieu de détente, de communauté, comme l’expérience de regarder un film à plusieurs un vendredi soir, note Marta Represa. Rien n’empêche des plateformes de faire leur propre vidéo club en pop-up dans des endroits qui soient réceptifs à ça, comme des ciné-forums, etc. Il faut repenser le cinéma comme une expérience collective, mais les plateformes mainstream semblent se diriger aux antipodes de tout ça. »

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Phénomène de niche ou début d’un nouveau cycle pour ce retour à l’analogique ? Seuls les chiffres des prochaines années pourront le confirmer. Et Marta Represa de conclure : « Peut-être que l’on va assister à une division nette entre les gens qui aiment le cinéma et veulent le vivre à plusieurs, et ceux qui veulent juste le consommer sans réel investissement, comme le fait d’avoir simplement un fond sonore pendant qu’ils scrollent leur téléphone. »

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