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Julie Lecoustre, co-réalisatrice de « Rien à foutre » : «On a réalisé que les hôtesses de l'air fuyaient toutes quelque chose : une rupture, un deuil... »

  • Joséphine Leroy
  • 2022-02-02

Avec « Rien à foutre », leur premier long métrage, sélectionné à la Semaine de la critique cannoise l’année dernière, Julie Lecoustre et Emmanuel Marre frappent fort. En dressant le portrait sans fard d’une jeune hôtesse de l’air (Adèle Exarchopoulos), le duo de cinéastes et scénaristes français, qui mixe documentaire et fiction, saisit toute la vulnérabilité de notre société où l’on vend à prix mini l’idée de bonheur tout en reniant nos douleurs plus ancrées. Rencontre.

Avant ce film, vous aviez déjà collaboré sur le court D’un château l’autre – Julie en tant que scénariste et vous, Emmanuel, en tant que réalisateur. C’est quoi la méthode Lecoustre-Marre ?

Emmanuel Marre : Entre nous, ça se passe un peu comme ça : on note des images qu’on a en tête et ensuite on cherche à les concrétiser tout de suite. Pour D’un château l’autre (2018) [qui raconte la rencontre improbable et poétique entre un étudiant et une vieille dame pendant la présidentielle de 2017, ndlr], la première idée, c’était de tourner un film sur un étudiant de Sciences Po. Les autres éléments s’agrègent ensuite naturellement. Pour Rien à foutre, l’élément déclencheur, ça a été ce moment où j’ai vu une hôtesse de l’air en détresse lâcher toute sa tristesse le temps du décollage puis se reprendre en main et sourire l’instant d’après.

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Le film touche à quelque chose de très contemporain. Est-ce que vous cherchiez à capter l’époque ?

E. M. : On ne s’est pas dit : tiens, on va capter l’époque. Mais on s’est rendu compte que l’aéroport, en tant qu’environnement, nous permettait de raconter plein de choses.

Julie Lecoustre : Ce qui a été décisif, c’est aussi notre rencontre avec des hôtesses de l’air. On a écouté leur récit pendant de longs mois et on a réalisé que toutes fuyaient quelque chose, que ce soit une rupture amoureuse, la douleur d’un deuil…

Certaines scènes ont été réellement tournées dans un avion. Ça a dû compliquer les choses. Pourquoi vous y teniez tant ?

J. L. : On voulait absolument tourner dans un vrai avion qui volait, pour que le film ait aussi un aspect documentaire. C’était délirant, tellement qu’on n’a pas pu le faire pour toutes les scènes parce qu’évidemment c’était un gros bordel administratif – d’autant qu’on était déjà en période de Covid. À l’inverse, on a aussi voulu créer de la fiction là où on ne s’y attend pas. Avec un ami d’Emmanuel, qui est directeur d’une boîte de pub, on a inventé la compagnie aérienne du film, qu’on a appelée Wings. On a passé au crible tous les éléments de branding.

E. M. : C’était une phase hyper amusante. On s’est inspiré des couleurs du low cost qui sont toujours le jaune et le bleu. On a mis la marque partout, on a affiché des stock-shots [série d’images empruntées à des archives et utilisées dans une autre œuvre, ndlr] avec des faux slogans très positifs, typiques de notre époque branchée développement personnel, comme « We care at all cost » ou « We care for happiness ».

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Cassandre reproduit le consumérisme de son entreprise dans ses relations intimes en utilisant une appli de rencontres. Il y a une scène de sexe que vous filmez de façon crue, avec des projecteurs très puissants.

E. M. : On a toujours rêvé de faire un truc comme ça. C’était pour retrouver la sensation parfois électrique du flirt. On avait pas mal de références photographiques pour le film et pour cette scène on a pensé à Nan Goldin [cinéaste et photographe américaine connue pour son esthétique très brute, ndlr]. On trouvait que ça donnait quelque chose de beau, toute cette sueur. 

J. L. : On voulait montrer que Cassandre avait une sexualité, que ça faisait partie de sa vie, mais que ça n’en était pas le centre. On avait envie de contrer ces récits au cinéma qui placent l’amour au centre de la vie des femmes. Nous, on voulait dire que le sexe, c’était un élément comme un autre de la vie de Cassandre. Et aussi que, dans sa féminité, elle est pleine de contradictions : elle répond tout de suite « oui » à un potentiel employeur qui lui demande si elle pourrait se teindre les cheveux en blond pour obtenir un poste, mais recale aussi son pote quand il pose sa main sur sa cuisse sans son consentement. 

E. M. : Moi, je voulais à un moment que Cassandre développe une relation avec un mec sur Tinder. Mais Julie a tout de suite dit : « Non, on dégage ça. » Et elle avait raison. Pourquoi on se sent obligés d’accoler aux personnages féminins des histoires d’amour ?

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« Au début, on avait imaginé un personnage plus grotesque, houellebecquien. Mais on a fait évoluer le personnage avec Adèle » Emmanuel Marre

Il y a deux parties dans le film : celle où on suit Cassandre dans son boulot d’hôtesse de l’air, dans laquelle l’image est dans l’ensemble surexposée, et celle où elle retourne voir son père et sa sœur à Bruxelles, qui est plus bleutée, sombre. Quel sens vous donnez à ce contraste esthétique ?

J. L. : On n’a pas voulu ajouter d’éclairage dans le film, on voulait capturer la lumière naturelle des décors, à l’exception de la scène de sexe dont on parlait. Ça nous a permis de passer de ce premier monde baigné de lumière artificielle, où on reçoit tout en pleine face et où il n’y a aucune place pour l’ombre, le mystère, la confidence, à ce deuxième monde, qui s’adoucit, se tamise à nouveau.

E. M. : Le paradoxe, c’est que le moment où on a le plus accès à la vérité de Cassandre, on ne la voit plus, alors que quand elle est en pleine lumière, une bonne partie de ce qu’elle est réellement disparaît. On n’avait pas cette image à l’esprit mais, quand Cassandre retourne dans la maison parentale qui est entourée d’un grand espace extérieur, ça peut faire penser à la conception qu’avait Marguerite Duras de la forêt [dans le documentaire Les Lieux de Marguerite Duras de Michelle Porte, diffusé sur TF1 en 1976, puis retranscrit en livre aux Éditions de Minuit en 1977, la romancière raconte que la forêt lui apparaît comme un lieu d’abord salvateur puis dangereux pour les femmes, qui y ont été libres avant d’en être chassées ou d’y être brûlées car considérées comme des sorcières, ndlr].

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Adèle Exarchopoulos est parfaite dans ce rôle aussi profond que désabusé. Comment avez-vous collaboré tous les trois ?

E. M. : Au début, on avait imaginé un personnage plus grotesque, houellebecquien. Mais on a fait évoluer le personnage avec Adèle, et on est revenus à cette idée centrale que Cassandre était quelqu’un qui se retrouvait, se perdait, se retrouvait, se perdait…

J. L. : On a vraiment bâti un pacte avec Adèle pour aller jusqu’au bout de cette idée-là. Tous ensemble, on a cherché à connaître ce personnage, qu’on envisage d’ailleurs plutôt comme une personne, plus qu’à l’inventer et ajouter trop d’éléments dramaturgiques autour. 

C’est très rare que Cassandre soit seule dans le film. En maintenant quasiment tout le temps cette effervescence autour d’elle, vous soulignez encore plus sa solitude.

J. L. : Oui. C’est l’idée très simple que, même en étant très entouré, on peut se sentir très seul. Et d’ailleurs, quand elle se retrouve isolée, Cassandre cherche à se raccrocher aux autres. Ce qu’on remarque aussi, c’est qu’aujourd’hui on est tout le temps sollicité par des trucs extérieurs. C’est fou de se dire que les deux seuls endroits où on met nos portables en mode silencieux, c’est le cinéma et l’avion.

Rien à foutre de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre, Condor (1 h 52), sortie le 2 mars

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

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