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"The Watermelon Woman" (1996)

  • Timé Zoppé
  • 2021-05-27

Le film incontournable et introuvable de Cheryl Dunye est en location sur mk2 curiosity jusqu'au 1er juin.

Queer Gaze, c’est le cinéma LGBTQ+ raconté à la première personne par la journaliste Timé Zoppé.

Le film incontournable et introuvable de Cheryl Dunye est en location sur mk2 curiosity jusqu'au 1er juin, dans le cadre des séances spéciales proposées par le festival LGBTQI&+++ Chéries-Chéris. On y suit une aspirante cinéaste noire et lesbienne qui enquête sur une actrice des années 1930. Rouvrons ensemble cette malle aux trésors, détonnant concentré des agitations militantes de l'époque – toujours brûlantes aujourd'hui – et brillante réflexion sur les images.

Depuis des années, j'avais repéré la récurrence de ce titre intrigant (« La femme pastèque ») dans les listes de films LGBT « de patrimoine », reculant pourtant le moment de le visionner. Sans doute qu'il y avait quelque chose d'un peu rebutant dans la façon de présenter le film, comme une sorte de passage obligé du cinéma lesbien, une tentative fauchée et maladroite de parler d'une catégorie de la population quasiment absente du cinéma. Bref, je redoutais un film daté qui ne vaudrait que pour son sujet.

Quelle erreur.

En découvrant enfin le film, il y a peut-être deux ans, c'est moi qui ai été fauchée. D'abord par le ton :The Watermelon Woman est une vraie comédie pop, qui recèle de répliques cinglantes envoyées par Tamara, la meilleure amie de l'héroïne Cheryl, avec laquelle elle travaille dans un vidéoclub. Tamara balance d'abord contre les hommes, puis contre la nouvelle copine blanche de Cheryl, et enfin contre sa nouvelle collègue trop percée et punk à son goût. 

En 1996, c'était seulement le premier long métrage de cette Américaine née au Liberia en 1966, après six courts métrages à tendance expérimentale (regroupés dansThe Early Works of Cheryl Dunye, en location ici). Elle a ensuite réalisé six autres longs, mais aucun de ses films n'a connu d'exploitation en France hors du circuit des festivals – même The Watermelon Woman, qui n'est, à ma connaissance, même pas sorti en DVD chez nous. Depuis 2018, elle se consacre à la réalisation d'épisodes de séries (Queen Sugar, Dear White People, Pride), avec toujours en ligne de mire les questions de représentations interraciales et queers.

C'est Dunye elle-même qui campe l'héroïne de The Watermelon Woman, une apprentie cinéaste de 25 ans qui tente de retracer, dans un documentaire autoproduit, la vie d'une actrice noire anonyme des années 1930 (la fameuse « watermelon woman », créditée comme telle au générique d'un film de type Autant en emporte le vent intitulé Souvenirs des plantations). Alors que son enquête lui fait exhumer l'homosexualité de l’actrice et sa relation avec la réalisatrice blanche qui la faisait tourner, Cheryl se lance elle-même dans une romance avec une femme blanche (Guinevere Turner, au cœur d'un autre classique lesbien, Go Fish de Rose Troche, sorti deux ans plus tôt).

Tout le film est traversé par la question des relations interraciales entre femmes, approchant habilement le problème de la fétichisation tout en osant montrer et magnifier, dans une superbe scène de sexe soft, le contraste de carnation des deux femmes par des gros plans sur leur peau. En tant que blanche, cette scène m'a fait réaliser, avec hébétude, que cette représentation n'existait tout simplement pas ailleurs au cinéma (en tout cas, dans celui exploité en salles ; l'excellent projet Queer Cinema Club en déniche régulièrement dans le cinéma underground).

Non content d'être un grand film sur les représentations interraciales, notamment lesbiennes, The Watermelon Woman propose aussi une mise en scène hyper futée, à base de mises en abyme et de mélange de différents régimes d'image. La scène d'ouverture en est le parfait exemple : elle montre un mariage interracial – avec moult plans serrés sur les visages crispés de la famille blanche – filmé en DV par Cheryl et Tamara. Au moment de la photo de groupe, on entend quelqu'un hors-champ demander aux convives de changer de place, de se mélanger entre Noirs et Blancs... manière pour Cheryl Dunye d'inviter ses spectateurs à changer de points de vue.

Quand la caméra de l'héroïne dézoome pour cadrer tout le groupe, elle et Tamara se mettent à hurler sur le photographe en train de régler les lumières : en se mettant devant elles s'en même s'en apercevoir, ce type blanc empêchent ces deux lesbiennes noires, reléguées tout au fond du jardin derrière leur caméra DV, de faire leur travail – autre métaphore plutôt parlante... Le plan suivant, tourné avec une vraie caméra de cinéma, bien plus propre que la pellicule DV cheap, montre les deux amies en train de discuter du fait qu'elles sont fauchées. Comme si Cheryl Dunye, qui réalise The Watermelon Woman avec pourtant seulement 300 000 dollars, nous indiquait qu'elle s'estimait déjà plus chanceuse que la jeune réalisatrice dans la dèche qu'elle incarne à l'écran.

Et voilà une parfaite scène d'ouverture cristallisant tous les enjeux du film : les rapports interraciaux, de classe, entre le documentaire et la fiction et entre les différents régimes d'images. C'est même tout le principe du film qui repose sur une idée passionnante et inédite concernant les archives glanées par l'héroïne, et qui fait reconsidérer de manière vertigineuse la place de femmes noires et queers dans l’histoire du cinéma. Mais je ne vais pas vous raconter la fin... 

The Watermelon Woman de Cheryl Dunye (1996), en location jusqu'au 1er juin sur mk2 Curiosity

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