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La tentation de l'île au cinéma [2/2]

  • Trois Couleurs
  • 2022-07-20

C’est une aventure infinie : au cinéma, en cartes ou en mots, en mythes ou en philo, on n’aura jamais fait le tour de l’île. Territoire fantasmatique s’il en est, l’île est au cœur de trois films importants de la rentrée : « Pacifiction. Tourment sur les îles », « Sans filtre » et « L’Origine du mal ». On a sondé des cinéastes, des philosophes et des scientifiques pour tenter d’explorer son foisonnant paysage imaginaire, de « L’Utopie » de Thomas More au métavers de Mark Zuckerberg.

SOLITUDE

Robinson Crusoé (1719), légendaire roman de Daniel Defoe sur le parcours d’un naufragé, a souvent été réinterprété au cinéma comme l’apprentissage de la solitude. Dans Seul au monde de Robert Zemeckis (2001), un cadre joué par Tom Hanks échoue sur une île déserte après un crash aérien et se crée un interlocuteur imaginaire en dessinant un visage à un ballon de volley qu’il nomme Wilson. Le film dit ainsi toute l’importance de la fiction comme moyen d’évasion et pour se confronter à soi-même. Le grand Onoda. 10 000 nuits dans la jungle d’Arthur Harari (2021), adapté de l’histoire vraie d’un soldat japonais qui a cru défendre une île des Philippines pendant trois décennies alors que la guerre s’était terminée peu après son arrivée, saisit par son rapport vertigineux d’une conscience au temps. Onoda le sent-il même passer, sans personne pour lui rappeler qu’il s’écoule ? Même sens de l’absurde dans Pacifiction. Tourment sur les îles (2022), dans lequel Albert Serra montre la solitude d’un politicien français (Benoît Magimel) en Polynésie, qui s’agite mais n’a de prise sur rien. • Q. G.

« Onoda » d'Arthur Harari : Sisyphe dans la jungle

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INTROSPECTION

Sur l’île, on est toujours face à la mer. Et, forcément, face à la mer, on pense. L’île isole et crée le vertige de soi, ce qu’Ingmar Bergman avait bien compris. Reclus sur l’île de Fårö, le maître suédois a trouvé dans ces paysages insulaires le décor de Persona (1966), grand film sur l’introspection. De L’Avventura (Michelangelo Antonioni, 1960) et son île rocheuse où personnage et récit disparaissent soudain, laissant Monica Vitti et le spectateur face à un grand vide, à l’île purgatoire de la série Lost. Les disparus (2005-2010), véritable examen de conscience à ciel ouvert, l’île est un espace profondément moderne, à la fois ouvert et intime, où l’on finit par trouver ce qu’on ne savait pas que l’on cherchait. Souvent, l’inspiration, comme pour la réalisatrice au centre de Bergman Island de Mia Hansen-Løve (2021), ou une forme de sérénité face à la mort, comme pour Agnès Varda (« L’Île et elle », exposition amoureuse de 2006 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain* ; Les Plages d’Agnès, 2008). • R. C.

L'île vu par... Albert Serra

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SORCELLERIE

Les îles ont quelque chose de magique, posées sur l’eau, comme par enchantement. Dans La Tempête de William Shakespeare, adapté au cinéma par Peter ­Greenaway (Prospero’s Books, 1991), l’île est le domaine d’un magicien et le lieu de tous les sortilèges, maléfiques ou amoureux. Sur la plage de Old, le dernier film de M. Night Shyamalan, sorti l’an dernier, les vacanciers voient soudain le temps s’accélérer irrémédiablement. Prisonnier de l’île, les voilà condamnés à voir défiler leur vie en quelques heures. Série phare de la fin des années 1970, L’Île fantastique promettait, elle, à ses visiteurs de vivre leurs rêves les plus fous. M. Roarke et son assistant Tattoo exauçaient les désirs secrets de personnages dont les histoires donnaient lieu à des leçons de vie édifiantes. Comme Les Garçons sauvages de Bertrand Mandico (2018) transformés en femmes par les pouvoirs étranges d’une île phallique, la magie de ce lieu finit toujours par révéler quelque chose de ses occupants – avec ou contre leur gré. • R. C.

L'île vue par... Daniel Scheinert

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ENFERMEMENT

Beaucoup de films titillent nos peurs claustrophobiques à travers des récits mettant en scène des îles prisons. Fantasmatique, ce type d’établissement pénitentiaire (Alca­traz, Rikers Island, l’île du Diable…) l’est surtout parce qu’il est réputé abriter les prisonniers les plus dangereux, encore davantage mis au ban de la société que s’ils étaient parqués sur le continent. Des films comme L’Évadé d’Alcatraz de Don Siegel (1979) insistent alors sur la prouesse spectaculaire que constitue l’évasion, demandant du courage, de la discrétion et de la ruse. C’est à la fuite incompréhensible d’une patiente d’hôpital psychiatrique que l’on a affaire dans Shutter Island (2010) de Martin Scorsese. Les enquêteurs sont entraînés dans un indémêlable jeu de pistes, et s’enferment eux-mêmes dans un huis clos mental. Plus métaphysique, Old de M. Night Shyamalan (2021) imagine un atoll inextricable, où des vacanciers vieillissent à toute vitesse. Le cinéaste prend le parti de l’insularité pour évoquer notre impuissance face à notre finitude. • Q. G.

L'île vue par... Sébastien Marnier

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SURVIE

« Sur l’île, il ne peut en rester qu’un. » Cette phrase, issue d’un jeu d’aventure télévisé très connu, est devenue le symptôme d’une société du spectacle hyper concurrentielle. De Koh-Lanta à sa parodie récente Le Flambeau. Les aventuriers de Chupacabra, l’île n’est pas un territoire refuge, mais un champ de bataille où tous les coups sont permis pour être le dernier « survivant ». Une mécanique de jeu télévisé à base d’éliminations – comme si l’île était un paradis d’où l’on peut être banni – que la fiction a parfois repris à son compte – mais avec nettement plus de sang. L’île de Battle royale (Kinji Fukasaku, 2001) devient le territoire d’un carnage entre lycéens. À l’instar de celle du comte Zaroff dans le film de 1934, les chasses d’État de la saga Hunger Games (2012-2015) se font sur des îles coupées du monde, à la localisation mystérieuse. Comme celle de la série Squid Game où les plus faibles et démunis s’affrontent jusqu’à la mort. À l’abri des regards se joue le pire de l’humanité… pour être retransmis sur les écrans du monde entier. • R. C.

OUBLI

C’est aussi la terre d’un fantasme, celui de tirer un trait sur le passé. Le cinéaste Barbet Schroeder a filmé Ibiza par deux fois comme un espace d’oubli. Dans More (1969), des hippies ne regardent plus ni derrière ni devant eux, ils vivent de drogues et d’amour dans un présent perpétuel. Dans Amnesia (2015), une Allemande vit seule à Ibiza depuis de nombreuses années, et ne parle plus sa langue maternelle pour mieux se délester du poids de l’histoire. Autre fuite, dans Star Wars. Le réveil de la Force (2015) : par honte ou par dépit, Luke Skywalker s’est exilé sur une île planète, loin de tout, après que son neveu a basculé du côté obscur. Dans Fedora (1978), Billy Wilder filme une actrice vieillissante recluse sur une île grecque luxuriante. Prétextant se faire oublier, il semblerait qu’elle tente plutôt de préserver son mythe par les moyens les plus tordus. Même sur la plus perdue des îles, peut-on vraiment échapper à ce qu’on a été ? • Q. G.

DÉSIR

Au fond, sur une île, on est tranquille, c’est l’occasion de laisser libre cours à nos fantasmes les plus débridés. Lorsqu’en février 2018 on demandait aux cinéastes français Bertrand Mandico et Yann Gonzalez s’ils concevaient leurs films respectifs comme des utopies queer, le premier répondait : « Oui, c’est l’idée d’un territoire qui s’étend à chaque film. Je vois un peu ça comme une carte du Tendre. » Le second allait dans le même sens : « Chacun des films serait comme une île où je pourrais chaque fois inviter plus de gens. » Pour Les Garçons sauvages (2018), dans lequel les corps de garçons criminels se transforment sur une île où les végétaux sont des sexes, Mandico nous disait avoir été inspiré par le roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier : « À un moment, Robinson… il baise avec l’île, quoi ! » Dans le bien nommé Les Îles, Gonzalez filme tout à la fois le feu de la passion et la magie de la débauche, la peur et l’excitation, en imaginant chaque espace insulaire en une zone de cruising peuplée de monstres ardents et de branleurs sentimentaux. • Q. G.

ÉMANCIPATION

Plus rarement, l’île prend les contours d’un lieu safe, un espace culturel et politique où des personnes marginalisées s’épanouissent à l’écart d’une société conformiste. Récemment, dans « L’Acqua fresca », clip du groupe Mansfield.TYA, le jeune réalisateur Nicolas Medy revisite Un chant d’amour de Jean Genet avec un imaginaire plus lesbien, en rêvant l’île de Maldoror, bagne de criminelles. La caméra invente les passages secrets entre les cellules, où le désir circule sans entrave. Dans le sublime Portrait de la jeune fille en feu (2019), Céline Sciamma investit l’exi­guïté d’une île comme pour mieux se resserrer sur l’histoire d’amour entre une peintre et sa modèle, poussant l’hétéro­sexualité hégémonique hors champ. Reprenant dans une veine queer le mythe des sirènes appelant Ulysse à son retour de l’île des morts, Marie Losier dépeignait leur féminité à la fois pailletée et menaçante dans L’Oiseau de nuit (2015), imaginant les performeuses drag de la discothèque portugaise Finalmente Club prêtes à croquer goulûment plein de colons hétéros beaufs. • Q. G.

COMPLOT

Dans la mythologie contemporaine, l’île est parfois le lieu du secret. Repaire des génies du mal peuplé de laboratoires interdits dans la saga James Bond (avec l’île de Crab Key, où vit Dr. No, comme matrice), l’île est cet endroit sur la carte qui n’existe pas, ou presque. Elle est donc forcément le lieu de tous les fantasmes complotistes : essais nucléaires cachés, paradis fiscaux ou stars ressuscitées (Elvis et Johnny coulent-ils des jours heureux sur une île, cachés du monde ?). De The Ghost Writer de Roman Polanski (2010) à Ex machina d’Alex Garland (2014), en passant par The Island de Michael Bay (2005) ou Seconds. L’opération diabolique de John Frankenheimer (1967), le cinéma parano a fait de l’île le lieu des mensonges et des vérités cachées. Cette année, c’est sur l’île de la série parodique de Jonathan Cohen Le Flambeau. Les aventuriers de Chupacabra qu’Yvan (Thomas Scimeca), le complotiste, trouvait malgré lui des réponses à pas de mal de ses délires. Comme par hasard. • R. C.

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