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« La Maman et la Putain » : un monument du cinéma français enfin exhumé

  • Quentin Grosset
  • 2022-05-03

Chef-d’œuvre-fleuve sur un triangle amoureux, film culte, « La Maman et la Putain » de Jean Eustache était pratiquement invisible depuis sa sortie en 1973. Il ressort enfin en salles en version restaurée et fait l’ouverture de la sélection Cannes Classics 2022. Cette autofiction tourmentée brille toujours par sa fibre littéraire éperdue, et résonne encore comme une sublime bravade.

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Dans La Maman et la Putain, Jean-Pierre Léaud est loin du virevoltant Antoine Doinel, rôle qui l’a révélé chez François Truffaut. Son timbre devient plus régulier, son expression plus vague. Lui autrefois filmé dans une course effrénée se retrouve là inerte, terré au fond des cafés du VIe arrondissement.

C’est que Jean Eustache modèle l’acteur en son alter ego à lui, angoissé élégant, dragueur un peu pathétique. Alexandre, jeune dandy à foulard, est la plupart du temps effondré dans un lit, soliloquant entre Veronika (Françoise Lebrun), infirmière qu’il vient de rencontrer, et Marie (Bernadette Lafont), vendeuse chez qui il squatte. Avec une intrigue mince – après une rupture, un homme vogue entre deux femmes –, Jean Eustache déroule un récit âpre, dont les monologues imprégnés d’alcool et de fumée de cigarette déploient des strates infinies.

La Maman et la Putain est un film comme un secret. D’abord parce qu’il s’agit d’une confession de la part d’Eustache. Ensuite parce que les cinéphiles, jusqu’à maintenant, devaient fournir un effort pour le voir – seules quelques copies pirates, de très mauvaise qualité, étaient trouvables sur Internet.

Cela a bien sûr participé à sa mythification, tout comme le scandale qu’il a provoqué. Hué au Festival de Cannes en 1973, le film dérange, notamment par sa manière très cash de discourir sur la sexualité – il se dit qu’on y entendrait cent vingt-huit fois le mot « baiser ». Il obtient le Grand Prix, malgré l’aversion de la présidente du jury, Ingrid Bergman. Pour sa sortie en salles, le ministère des Affaires culturelles l’interdit aux moins de 18 ans en raison de sa « tonalité générale de désespérance et de désarroi ».

Voir La Maman et la Putain est une expérience troublante. Beaucoup de cinéastes contemporains en sont restés profondément marqués, comme Jim Jarmusch, Jane Campion, Gaspar Noé… « Les films ça sert à ça, à apprendre à vivre, ça sert à faire un lit », lance Alexandre à Veronika. D’accord pour le pragmatisme, mais le film est loin du guide de développement personnel. Si l’on retient les leçons de vie d’Alexandre, de Veronika et de Marie, on sombre. « Je n’ai pas la vocation de la vie », dit par exemple Alexandre ; et, plus loin, à Marie : « Quand je fais l’amour avec vous, je ne pense qu’à la mort, à la terre, à la cendre. »

Mais, dans leur flot incessant, on peut attraper au vol une réplique, un regard ou un geste, et être bouleversés au point que cela ait une grande incidence intime. Pour aboutir à ce résultat, Eustache est d’une précision intraitable, tenue sur la durée vertigineuse de 3 heures et 35 minutes.

EN NOIR ET CONTRE TOUT

On peut lire La Maman et la Putain comme une œuvre littéraire à part entière. Sa langue est soutenue – les héros se vouvoient –, souvent crue et toxique, percée d’idiomes de l’époque – « vachement », « merdique », « un maximum »… Alexandre lit Marcel Proust au détour d’un plan. Comme dans À la recherche du temps perdu, les tirades étirées sont des flux de conscience, les affects déferlent dans la contradiction, l’indécidable, l’ivresse des mots. Eustache a un rapport quasi charnel avec le texte de son scénario, qui tourne à l’obsession.

Assistant sur le film, Luc Béraud nous avait confié en 2017 pour la sortie de son livre Au travail avec Eustache (Actes Sud) : « Eustache était très dur avec Jean-Pierre Léaud. Pendant les prises, il ne le regardait pas et il le coupait à la moindre erreur, au milieu d’un long monologue. » Irascible, dépressif, s’alcoolisant au bourbon, le réalisateur transmute sa douleur.

Jean Eustache par Luc Béraud, son assistant

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Françoise Lebrun, avec qui il a eu une aventure, le quitte avant le tournage. Pendant leur relation, le cinéaste est sorti avec d’autres femmes, comme Marinka Matuszewski, une infirmière qui fait une apparition dans le film, et Catherine Garnier, qui est sa costumière et assistante. La première a inspiré le personnage joué par Françoise Lebrun ; la seconde, celui joué par Bernadette Lafont… La vie, le tournage et le film s’entremêlent, permutent, se recomposent. Dans une séquence terrible, Marie, se sentant délaissée par Alexandre, prend des barbituriques.

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Scène qui fera plus tard écho à cette triste issue : après la projection du premier montage, Catherine Garnier se suicide et laisse un mot : « Le film est sublime, laissez-le comme il est. » Eustache, lui, se tirera une balle dans le cœur en 1981, laissant cette note pleine d’humour noir : « Frappez fort, comme pour réveiller un mort. »

À Veronika, Alexandre plastronne : « Plus on paraît faux comme ça, plus on va loin. Le faux, c’est l’au-delà. » Cette phrase a-t-elle valeur de manifeste pour Eustache ? Avec ce film, il sertit sa propre vie d’artifice : il l’enrobe d’un noir et blanc charbonneux, la borde du format 1,33:1, ce cadre original du cinéma muet – Alexandre dit lui-même avoir l’impression de vivre dans un Murnau, auteur de l’expressionniste Nosferatu le vampire. Dans une conférence au Forum des images en 2013, le critique Philippe Azoury avait la plus belle et juste analyse : La Maman et la Putain est pour lui un film de vampires, dans lequel chacun suce la parole de l’autre.

Jean Eustache sur le tournage de La Maman et La Putain © Bernard Prim

À REBOURS

Le film a aussi souvent été décrit comme un tableau de l’après Mai-68. Or, les personnages semblent plutôt évoluer contre les acquis de Mai 68, avec leurs saillies parfois sexistes et réactionnaires. À traîner au Café de Flore, on ne peut pas dire qu’ils soient spécialement en lutte, sinon contre eux-mêmes. Eustache était pourtant fils d’ouvrier agricole, et il a travaillé comme ouvrier à la SNCF lorsqu’il est arrivé à Paris en 1957.

Mais le jeune homme refuse cette condition de travailleur pauvre – en restant certes démuni, mais en embrayant sur le cinéma, en autodidacte, alternant courts (Le Père Noël a les yeux bleus, Les Photos d’Alix…) et longs métrages (Numéro Zéro, Mes petites amoureuses…). Si Eustache incarne quelque chose du fond de l’air post-68, c’est alors surtout dans ce rejet des valeurs bourgeoises du travail et du profit – avec son ami l’écrivain Jean-Jacques Schuhl, il avait élaboré une compétition, à celui qui resterait le plus d’années sans rien faire.

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On pourrait tout aussi bien dire qu’Eustache était proto-punk : le cinéaste avait le souci de l’élégance destroy, le goût arrogant du chaos – la fin du film, c’est quand même ce plan de Veronika sur le point de dégueuler. Eustache est « en noir et contre tout », pour reprendre un des célèbres dialogues du film. La Maman et la Putain, c’est donc presque plus sa fuite de l’époque.

Et ce n’est pas pour rien si Alexandre dit qu’il est tombé amoureux des gens la nuit, des échappées, de l’insouciance qu’ils promettent. C’est peut-être cette digression, cet « au-delà » qu’Eustache recherche dans son film puissamment faux, se consumant dans un refuge d’ombre et d’intensité, celui de l’amour fou.

: La Maman et la Putain de Jean Eustache, Les Films du Losange (3 h 35), ressortie en version restaurée le 8 juin

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