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Djibril Diop Mambety : itinéraire d'un autodidacte

  • Léthicia O. Ngou-Milama
  • 2022-07-07

Telle une météorite, l’œuvre détonante, déroutante, visionnaire et rebelle du réalisateur sénégalais a embrasé le cinéma mondial au tournant des années 1970. À l’occasion de la sortie en salles en version restaurée de ses films « Le Franc » et « La Petite Vendeuse de Soleil », retour sur l’itinéraire de cet autodidacte de génie qui rêvait de révolutionner le cinéma.

C’est l’histoire d’un cinéaste épris de liberté qui aura bousculé, avec un langage autre et inclassable, fait d’éclats et de ruptures, le cinéma. Pour Djibril Diop Mambety, faire des films consistait à fermer les yeux et à plonger dans les tréfonds du rêve. La lumière jaillissait alors de l’obscurité, faisant éclore des histoires et des personnages. Le cinéaste forgeait, façonnait un cinéma imprégné d’art, de rue, d’amour, de musique, de couleurs, de spiritualité, d’émotion et de mystère. Fils d’imam, Djibril Diop Mambety naît en 1945 à Colobane, un quartier populaire de Dakar. À 8 ans, il a pour habitude de se rendre en cachette au cinéma avec sa bande de copains. Faute d’argent pour acheter un billet, il reste à l’extérieur et écoute simplement les films. Au commencement, la musique et le son. Puis vint l’image.

Adolescent, une rencontre va changer sa vie : Yaadikoone Ndiaye, une figure populaire dans le Sénégal des années 1960. Mambety en parlait en ces termes au festival Gindou, en 1997 : « C’est notre Robin des bois à nous […] Il a mené la vie difficile aux colons et à leurs valets locaux. Par son charisme, il venait quand nous étions hauts comme cela, devant les salles de cinéma où nous n’entendions que des rumeurs. Il faisait ouvrir les portes, et nous entrions au cinéma. Je lui dois ma présence ici. » Cette figure d’aventure et de mystère planera sur tous les films de Djibril Diop Mambety, qui suivra ses traces avec la ferme intention de mettre en scène la marge. Le parcours artistique de Djibril Diop Mambety débute sur les planches, au Théâtre national Daniel-­Sorano, à Dakar.

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Pendant trois ans, il y interprète plusieurs rôles à succès dans des pièces de Birago Diop, de Molière ou de William Shakespeare, fait de la mise scène, avant d’être exclu pour indiscipline. « En tant que comédien, je me suis toujours considéré en stage pour arriver au cinéma. C’était donc une chose fatale », précisait-il à la journaliste et critique de cinéma Catherine Ruelle, lors d’un entretien pour L’Afrique littéraire et artistique, en 1978. Il joue dans des films sénégalais et italiens, puis passe derrière la caméra en 1966. « C’est le cinéma qui m’a choisi. Parce que je voulais toujours, toujours refaire Le train sifflera trois fois. Peut-être que si je n’avais pas vu ce film, je n’aurais pas fait de cinéma », confiait-il à l’écrivain et critique d’art Simon Njami, lors d’un entretien pour Revue noire en 1991.

Un cinéma pour rêver

Grâce au soutien d’un ami du Centre culturel français de Dakar, il dispose d’un équipement et d’une assistance technique pour le tournage de son premier court métrage, en noir et blanc, Badou Boy (1966). S’ensuivent le court métrage Contras’ City en 1969 et la seconde version, en couleur, de Badou Boy en 1970, qui suit un gamin dans les rues de Dakar pourchassé par la police, et qui sera projetée au Festival de Cannes en 1971. Aux mouvements de la vie quotidienne, aussi ordinaire soit-elle, Djibril Diop Mambety insère le rêve. Dans Touki Bouki, en 1972, son chef-d’œuvre, il conte l’histoire d’un berger amoureux tenté par l’exil en France. Pour s’échapper de Dakar, le jeune couple cherche à se procurer par tous les moyens l’argent du voyage. Le film remporte le Prix de la critique internationale au Festival de Cannes en 1973.

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Dans le magistral Hyènes (1992), une femme revient à Colobane trente années après en avoir été bannie, poussée par un fantasme de vengeance. Sa trilogie inachevée Histoires de petites gens, dont il ne tournera que les deux premiers volets, les deux moyens métrages Le Franc (1994) et La Petite Vendeuse de Soleil (1998), avant sa disparition prématurée en 1998, scrute le mirage de l’argent, entremêle les genres et épouse la virtuosité narrative de la tradition orale africaine. D’une beauté onirique intemporelle, Le Franc raconte les pérégrinations de Marigo (interprété par le chanteur et musicien Madieye Massamba Dieye), un musicien sans le sou qui gagne à la loterie. Il survit avec le rêve de jouer de son instrument bien-aimé, un congoma, confisqué par sa logeuse (jouée par Aminata Fall, célèbre chanteuse surnommée la Mahalia Jackson africaine). Solitaire, flâneur, il vit au rythme de la musique et d’une rêverie éternelle ponctuée de tableaux théâtraux et surréalistes.

La musique opère ici comme un levier libérant l’imaginaire de Marigo, dernier refuge dans une société minée par la dévaluation du franc CFA. De cette relation tortueuse entre l’artiste et le réel qui l’entoure émerge la vie. Marigo l’Irrévérencieux, comme Badou (dans Badou Boy) ou Mory (dans Touki Bouki), ressemble au cinéaste. Il est un artiste libre, solitaire, vivant, parvenant à aller à l’encontre de l’ordre établi. « Pour lui, la modernité était dans la marginalité, dans l’irrévérence et l’indiscipline, dans l’indocilité », précise l’universitaire Sada Niang dans son ouvrage Djibril Diop Mambety. Un cinéaste à contre-courant. Omniprésente dans Le Franc, la musique fait partie intégrante de la recherche artistique de Djibril Diop Mambety. Elle devient dans ses films une matière à animer, générant des histoires, bifurquant, s’ancrant, se heurtant et se juxtaposant au récit visuel. « Son cinéma n’a pas de logique formelle, comme le conte, comme le rêve, comme lui », souligne l’acteur et romancier Nar Séne dans son livre Djibril Diop Mambety. La caméra au bout… du nez.

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Le havre de l’enfance

Dans les années 1980, Djibril Diop Mambety crée la Fondation Yaadikoone pour venir en aide aux enfants démunis – une cause qu’il défendra jusqu’à la fin de sa vie. Dans ses films, il célèbre avec intensité et poésie leur candeur, leur spontanéité, leur authenticité, leur vulnérabilité et leur éclat. Il se montre toujours solidaire de leurs conditions de vie, de leurs drames, de leurs combats et de leurs rêves. Dans La Petite Vendeuse de Soleil, sa caméra virevoltante ralentit pour suivre Sili, une fillette infirme se déplaçant avec des béquilles. Elle quitte la mendicité pour s’introduire dans l’univers masculin des vendeurs de journaux : « Ce que les garçons font, les filles aussi peuvent le faire ! » déclare-t-elle. Hymne à la pugnacité, à la résistance et à la résilience, le film entrelace simplicité lyrique du quotidien, fantastique, tableaux surréalistes et images empruntées au rêve. Par la seule force de son imagination, de sa dignité et de sa joie, Sili trace alors son chemin, malgré l’âpreté du monde.

Histoires de petites gens, deux moyens métrages de Djibril Diop Mambety,

Le Franc et La Petite Vendeuse de Soleil, JHR Films (45 min ; 45 min), ressortie le 6 juillet

Portrait (c) Carlo Reguzzi

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