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Bertrand Bonello : « Je cherche à comprendre comment la jeunesse s’inscrit politiquement dans le monde. »

  • David Ezan
  • 2022-07-19

Après « Zombi Child » (2019), l’iconoclaste Bertrand Bonello retrouve l’actrice Louise Labeque et revient hanter les écrans avec « Coma ». Un film autoproduit, réalisé en toute indépendance et dans la foulée de la crise sanitaire, où il ausculte les rêves (et les cauchemars) d’une adolescente recluse chez elle. L’occasion de recueillir ses impressions sur la jeune génération, mais aussi sur les mutations qui questionnent la manière de faire des films aujourd’hui. Rencontre au Festival de La Rochelle, où il présentait Coma en avant-première.

Le confinement est explicitement cité dans Coma. À quel point a-t-il nourri le film ?

Tout s’est arrêté au mois de mars 2020, et la Fondation Prada a demandé à quelques cinéastes de créer des images sans en tourner ; il s’agissait d’un travail autour de l’archive. J’ai choisi mon propre film Nocturama (2016), j’en ai extrait des images et j’en ai fait une lettre adressée à ma fille Anna, qui venait d’avoir 18 ans. J’ai eu des retours émus, puis je suis retombé sur cette archive du philosophe Gilles Deleuze où il avertit : « Méfiez-vous du rêve de l’autre... » J’ai eu envie de lui désobéir et d’entrer dans celui d’une jeune fille de 18 ans, ce qui m’a tout de suite ouvert un large espace d’expression formelle.

Vous aviez dédié votre film Nocturama à votre fille et vous vous en réappropriez les images aujourd’hui. Que signifie-t-il pour vous ?

Nocturama est sorti deux ans trop tôt. Les gens l’ont associé aux attentats islamistes qu’on venait de vivre, quand bien même il était déjà prêt avant ces événements. Je n’ai pas pu m’en dépêtrer… Je souhaitais parler d’une jeunesse en perdition, et le film a été beaucoup mieux reçu lorsqu’on l’a associé aux mouvements d’insurrection qui ont agité la France depuis. Malgré son échec en salles, c’est désormais celui dont on me parle le plus ! Je reçois énormément de lettres de vingtenaires qui m’expliquent à quel point Nocturama leur parle intimement. Il faut dire qu’il a été acheté par Netflix deux ans après sa sortie, donc c’est par ce biais qu’ils le découvrent aujourd’hui.

Vous vous adressez à la jeunesse dans Coma, par le biais de votre fille. Comment vit-elle les troubles de l’époque ?

Elle n’a pas attendu la pandémie pour se soucier de l’écologie. Elle fait partie d’une jeunesse qui se sent profondément concernée, et à qui on n’a jamais annoncé une seule bonne nouvelle en vingt ans ! Patricia Coma [l’étrange youtubeuse qui hante le film, ndlr] dit bien à l’héroïne qu’elle est née avec les crises économique et écologique, le terrorisme, la pandémie… En y réfléchissant, NocturamaZombi Child et Coma forment une trilogie sur cette jeunesse-là. Mais je ne m’inscris pas dans des problématiques romantiques ; je cherche plutôt à comprendre comment, consciemment ou non, cette génération s’inscrit politiquement dans le monde.

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Coma questionne la virtualité dans laquelle baigne cette jeunesse. Qu’est-ce qui vous fascine ou vous terrifie là-dedans ?

Je n’ai pas un discours réactionnaire là-dessus, mais en effet cela me fascine et me terrifie en même temps. Cela me terrifie d’être suivi en permanence comme l’héroïne [entournée de caméras de vidéosurveillance, ndlr], et d’ailleurs je n’ai pas de smartphone. Pareillement, je suis frappé par l’accès immédiat à l’information que permet Internet : ma fille sait 150 fois plus de choses que moi au même âge ! Et puis c’est comme un univers en extension, avec Facebook et le métaverse à venir… D’un point de vue formel, c’est fascinant car j’ai pu expérimenter différents univers dans Coma.

Vous parliez de la conscience écologique de la jeunesse, mais l’héroïne est très comateuse. En opposition au militantisme, une partie de cette génération se dit aussi : « À quoi bon ? »

Disons qu’elle peut soit tomber dans un sentiment de résignation, où ses rêves sont tués dans l’œuf, soit cultiver un seul rêve matérialiste lié à l’argent. Ce rêve-là est très présent sur les réseaux sociaux… Lorsque j’avais 18 ans, je me souviens que j’étais plein de rêves différents ! Certains se sont réalisés, d’autres se sont effondrés, mais j’avais soif de grandes choses. Aujourd’hui, on dit systématiquement aux jeunes : « C’est impossible. » Cela peut provoquer un désespoir, un basculement. Coma et Nocturama parlent d’un basculement possible.

Votre héroïne, seule dans son appartement, cultive une fascination pour le morbide et les tueurs en série. Vous aviez la même à son âge ?

Entre 13 et 18 ans, je n’ai vu que des films d’horreur. J’adorais le cinéma de genre, mais là c’est différent puisqu’il s’agit de documentaires. C’est comme s’il fallait désormais en passer par le réel pour se faire peur. Je me suis beaucoup renseigné sur les serial killers, notamment car je cite des phrases prononcées par des tueurs [lors d’une scène où un tueur apparaît à l’héroïne, ndlr], et j’étais étonné de leur succès auprès des jeunes femmes. Je le constate aussi dans l’entourage de ma fille : ses copines ont toutes vu l’intégralité des documentaires sur les tueurs en série !

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Le fait qu’il s’agisse de documentaires trahit la confusion entre fiction et réel, omniprésente dans Coma.

Avec internet, il faut dire que nos vies sont de plus en plus confuses à ce niveau. On ne sait plus ce qui tient de la vérité ou du mensonge, il y a une espèce de fluidité générale. D’un point de vue cinématographique, je trouve cette frontière passionnante.

Patricia Coma, la youtubeuse, est l’incarnation de cette fluidité. Comment vous la définiriez ?

C’est vrai qu’on ne sait pas comment elle s’incarne dans le réel, ni même si elle dit la vérité. Je trouve que Julia [Faure] lui offre une vraie complexité : elle a ce glamour des actrices des années 1940, mélangé à une forme de légèreté comique, puis à un discours et une intonation presque flippants. Je lui ai simplement dit : « Tu es le guide. » La question reste à savoir s’il s’agit d’un guide positif ou négatif, bien qu’elle proclame faire du bien… J’aimais beaucoup cette ambiguïté.

Vous vous amusez à transformer des poupées Barbie en stars de sitcom : peu à peu, la fascination opère et l’on se prend presque d’empathie pour elles. N’est-ce pas un procédé similaire à celui de la téléréalité ?

Au début, on trouve l’émission un peu naze et puis il y a du sentiment. Au montage, j’étais vachement attaché à Sharon… C’est sans doute parce que Laëtitia Casta, qui lui prête sa voix, joue au premier degré des dialogues que je ne me serais jamais autorisé à écrire pour de « vrais » acteurs. Le segment des Barbie débute comme de la sitcom pure, puis dérape : il y a une scène où la poupée cite uniquement des tweets de Donald Trump ! C’est comme si ces mondes parallèles, très distincts au début, finissaient par se contaminer les uns les autres. Jusqu’à atteindre une forme de chaos, qui rappelle celui qu’on vit actuellement.

Coma est une autoproduction. Cela a-t-il justement contribué à une telle liberté de ton ?

Le vrai changement, c’est qu’on ne demande pas d’autorisation pour filmer. On n’a pas à s’excuser de vouloir créer quelque chose. Il y a comme une espèce d’énergie ; on tourne juste après avoir écrit, on ne parle du projet qu’aux collaborateurs… Le tout sans intrusion du marché.

Quel regard critique posez-vous sur le financement des films aujourd’hui ?

Nous sommes dans une période de mutation, y compris au niveau du spectateur. L’arrivée des plateformes de streaming a changé les choses, puisque la série touche jusqu’aux cinéphiles et modifie le regard. C’est-à-dire que la mise en scène n’est plus un enjeu aujourd’hui ; seule compte la narration, et c’est lié à la série. Les salles sont désertées, les financements baissent mais les devis, eux, ne font qu’augmenter. Moi, j’adore les grands écarts au cinéma : j’ai réalisé Coma et je prépare actuellement un film beaucoup plus ambitieux financièrement. Qu’on ne se raconte pas d’histoires : je suis conscient que ce film-là est un dinosaure, qu’il n’a plus aucun sens dans l’économie actuelle. Et c’est probablement le dernier de ce type que je pourrais réaliser.

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Vraiment ?

Entre professionnels, c’est un gros sujet. Je sais qu’il y a déjà eu plusieurs crises, mais celle-ci est profonde ; lorsque la VHS ou Canal+ sont arrivés, on a prophétisé la mort du cinéma. Or ces différents supports ont communiqué. Ma propre cinéphilie vient de la VHS, qui m’a ensuite amené à la salle. Je ne suis pas sûr que celle des nouvelles génération les y amènera…

À quel point la France est-elle encore protégée d’un système à l’américaine, basé sur des fonds privés ?

C’est ce qu’il y a de plus triste : notre système vertueux est mis à mal, alors même que le CNC [Centre national du cinéma et de l’image animée, ndlr] a été créé par André Malraux afin de soutenir des films qui n’auraient jamais pu se faire sans. Le CNC emprunte désormais la voie de la rentabilité, or on a bien vu des cinématographies entières s’effondrer à cause de choix politiques – ce fut le cas du Royaume-Uni et de l’Italie. Regardez aujourd’hui celle de la Corée du Sud, qui est l’une des plus vivantes. Que s’est-il passé ? Ils ont observé notre système français et ils l’ont copié. Résultat : leur cinéma va très bien, quand le nôtre est en train d’être sacrifié.

Cette fragilisation vous permet aussi, et presque par opposition, de réaliser un objet aussi radical que Coma.

Certainement. Mais je pense aussi que cette crise nous oblige à être les plus « sexy » possible. C’est un problème de désir ; le spectateur n’a plus de désir. Notre but est de le rallumer, de le provoquer en créant des objets excitants. Je pense sincèrement que notre responsabilité doit grandir à cet endroit.

Image (c) Les films du Bélier / My New Picture / Remembers

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