
La Dernière Patiente est un thriller resserré, compact. Cette dimension vous a-t-elle frappée à la lecture du scénario ?
Quelque chose de tranchant dans le scénario en faisait un film politique et moral, sans aucune leçon donnée. À l’origine, certaines thématiques étaient plus explicites – Rémi Bassaler a épuré les dialogues au montage. En se réappropriant les images, il en a fait un film plus allusif – et, d’une certaine manière, plus exigeant, au sens où il donne de l’espace au spectateur pour sentir ou réfléchir. Rémi est un homme intelligent, très intuitif. Il avait envie de faire un film qui ne soit pas tout noir ou tout blanc. On a beaucoup travaillé, avant et pendant le tournage, à creuser les situations, à affiner les dialogues, à fouiller le personnage ; c’était une relation de travail débarrassée de tout rapport de pouvoir, d’autorité. C’est émouvant d’assister à la naissance d’un cinéaste.
Judith est un personnage comme un roc, assez froid au premier abord. Comment avez-vous abordé son opacité ?
Judith parle peu, mais on sait qui elle est. On y a accès à travers ce qu’elle fait. C’est une femme bien, une femme concernée par les autres, une des dernières humaines sur cette Terre. Elle a passé sa vie à soigner les gens qui avaient besoin d’elle, sans compter les heures. Elle est de ces gens qui sont entièrement réquisitionnés par le devoir, comme une lumière en elle qui ne s’éteint jamais. Quand le film commence, elle est à un moment de sa vie où tout pourrait être dur : elle doit quitter sa tanière, s’arracher à sa banlieue et à son travail qui étaient sa raison de vivre, on la met à la retraite alors qu’elle est en pleine possession de ses moyens, elle a une relation compliquée avec son fils. Tout ce qu’elle avait construit est fauché, et ce qui est beau, c’est qu’elle reste intacte. J’adore ça, qu’elle ne ressemble pas aux événements qu’elle traverse. Un rideau de fer tombe sur sa vie, mais elle continue ailleurs – et cet ailleurs passe par la rencontre avec Aïda, une jeune femme enceinte [jouée par Luàna Bajrami, ndlr], qui est à la fois harcelée et très seule, prise dans un cercle de violence.
Ça vous plaît, de jouer des personnages qui résistent au statut de victime que l’on voudrait leur imposer ?
Oui, c’est gai d’être une flamme indestructible. Ça m’importait beaucoup de ne pas en faire une femme dépressive et finissante, mais plutôt quelqu’un qui sait rebondir. Et incarner quelqu’un comme Judith, qui ne cherche pas tout le temps à séduire, c’est génial, parce qu’un des conditionnements du métier d’actrice et du métier de femme, c’est d’être forcément dans la séduction. Les gens qui ne sont pas séducteurs dans la vie me séduisent bien plus que les séducteurs.

Le film est très fin dans sa façon de décrire les mécanismes d’abus insidieux. On vous voit d’abord être du côté d’Aïda, soupçonnant la violence de son compagnon (joué par Félix Lefebvre), puis douter d’elle… Qu’est-ce qui vous a intéressée dans l’approche de ce sujet ?
La subtilité avec laquelle ça a été pensé. Rémi tenait à ce que la violence de cet homme ne soit pas exprimée de façon trop nette. C’est tellement fréquent dans la vie qu’un homme violent ait l’air merveilleux. C’est parce qu’il a l’air merveilleux que tant de femmes en deviennent la proie. Mais Judith, elle a du kilométrage, elle sait lire et scanner les situations, elle sent que cette jeune femme est en danger et qu’elle ne veut pas se l’avouer. Ça ressemble à des milliers de situations où une femme vit un semi-enfer et s’en accommode, pensant que c’est la vie.

On vous sent très investie dans le rôle, comme dans toute votre filmographie. Quittez-vous facilement vos personnages ?
Oui, comme ça ! [Elle claque des doigts, ndlr.] Quand c’est fini, c’est fini. Il n’y a pas de filaments qui restent, pas de nostalgie. Je redeviens moi-même, comme on rentre chez soi après un voyage. Se quitter est merveilleux, et revenir est aussi merveilleux. Mais, pour Judith, le voyage m’a un peu changée, parce que j’ai aimé cette femme, j’avais de l’amitié pour elle ; sa force me reste. J’ai eu la chance, ces dernières années, de jouer des personnages assez costauds humainement, qui m’ont aussi fait gravir des échelons dans ma propre vie. Il y a de la porosité entre la vie et le jeu, une contagion heureuse.
Au théâtre et à la télévision, vous avez joué Rosa Luxembourg, Gisèle Halimi, Jeanne d’Arc… Ces rôles ont-ils eu une fonction de réparation ?
Quand on vous confie des rôles de femmes qui brûlent pour la cause qu’elles défendent, et qui brillent de liberté, vous êtes obligé de trouver en vous les forces de vie dont le personnage a besoin. Une fois qu’on les a trouvées en soi, c’est là pour longtemps si l’on y veille, et ça irradie. Il y a des trucs tordus en vous qui se détordent, des verrous qui sautent, des espaces en soi-même qui s’agrandissent, du seul fait d’être entré dans le fonctionnement de gens plus construits, moins peureux et plus libres. Et cette liberté devient une empreinte durable. La neuroscience nous dit que tout ce que l’on a traversé dans la vie, on en garde la mémoire à l’échelle moléculaire ; mais les émotions que l’on traverse dans le jeu aussi. On est travaillé par ce que l’on travaille, ça ne laisse pas indifférent.

Ces dernières années, vous avez choisi vos rôles avec beaucoup de précaution. L’un d’eux semble avoir compté plus que d’autres : celui de la juge d’instruction dans La Nuit du 12 de Dominik Moll (2022).
Quand on a tourné ce film, je commençais à être vraiment marquée par ces milliers de témoignages de femmes victimes de violences. Cette juge m’a impressionnée par son calme, sa détermination, cette façon de ne pas supporter que le désastre se dilue dans l’indifférence. À un moment, elle dit : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Je peux vous dire que, quand j’ai dit ces mots, je savais pourquoi je les disais.
Un temps, vous avez arrêté le cinéma parce que l’on projetait sur vous des images infantilisantes qui ne vous convenaient plus. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
On a cessé de me voir comme la femme-fragile, la femme-enfant, ce qui était insupportable. Ça s’est fait aussi parce que je me suis barrée, pendant un temps. La vie est bien faite. Pendant ces années-là, j’ai fait du théâtre avec de grands metteurs en scène, avec de grands textes. Et puis j’ai la chance d’aimer faire autre chose que jouer. Je peins, je fais des expos, et j’ai écrit. On a cru que j’avais disparu parce que les gens de cinéma croient que quand on ne fait pas de cinéma, on n’existe pas. Non. C’est juste que j’ai échappé à leurs radars, ce n’est pas pour ça que j’étais inerte.

Dans votre autobiographie, Respect (2025), vous racontiez une enfance et une adolescence marquées par l’inceste et la violence masculine. Qu’est-ce qu’il vous en reste ?
De la force et du calme. J’ai voulu aller loin dans l’exploration du mal que les hommes font, pas seulement le mal que l’on vous fait, mais le mal auquel vous participez, à votre corps défendant. Pour se dégager complètement de ces relations destructrices que la société masculine vous impose, il faut comprendre en quoi on y participe, en quoi on nourrit la machine à vous démolir. Depuis la sortie du livre, beaucoup de femmes m’ont écrit. J’ai l’impression que ça leur a donné l’espace pour se parler à elles-mêmes, pour revisiter leur vie. Cet éveil se passe à l’échelle mondiale. Je n’aurais pas pu écrire Respect si je n’avais pas lu avant d’autres témoignages de femmes qui ont sorti les cadavres du placard. Ma bougie s’est allumée à la bougie d’autres femmes.
Avez-vous le sentiment que le cinéma peut aujourd’hui réparer, alors que des récits ont banalisé, glorifié les abus sexuels ou la violence envers les femmes ?
La Dernière Patiente en est un exemple. Le film ne laisse pas le mal impuni. Le monde du cinéma bouge – le monde bouge tout court. C’est lent, il y a des retours en arrière, comme dans toutes les révolutions, mais on ne pourra plus jamais faire comme si l’on ne savait pas. La jeune génération est plus éclairée, naturellement plus égalitaire. Quand j’entends des vieux bougons dire « on ne pourra plus se marrer ! », je les trouve ignares et peu curieux. On peut se marrer énormément quand il y a plus d’égalité. C’est juste que tout le monde se marre, pas que les hommes… Ce que l’on vit en ce moment est très beau, même si c’est terrible d’entendre toute l’immensité du mal fait à un si grand nombre de femmes, d’hommes et d’enfants. Il y a un mélange de tragique et de souffle de vie.
On vous a vue lors de manifestations réclamant une loi intégrale contre les violences sexuelles et sexistes. Avez-vous le sentiment d’une prise de conscience collective ?
Je ne veux pas devenir une militante professionnelle, mais je suis solidaire, concernée. Je crois les femmes qui osent parler, je les porte à ma façon. Je veux apporter ma bûche au feu, parce que ce feu est un feu qui brûle les sales vieilleries de ce vieux monde. La Dernière Patiente y contribue, c’est un film féministe, au sens où il célèbre la force et la solidarité des femmes, et c’est réalisé par un homme. Il y a beaucoup d’espoir dedans, je trouve, de la modernité.
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La Dernière Patiente de Rémi Bassaler, Tandem (1 h 20),
sortie le 2 septembre
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